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Ecosophie ou barbarie

1 mai 2000  |  Publié dans Ecosophie, Presse & revues

Article paru dans la revue EcoRev' 01 mai 2000

D'une économie élargie à une écologie mentale

L'écologie politique est aujourd'hui arrivée à un point de développement important, qui ne lui confère pourtant qu'une efficace très réduite. On l'observe par exemple dans le domaine des émissions de CO2, qui n'ont reculé depuis Tokyo que dans la CEI, pour cause de désastre économique. Cette impuissance de l'action politique conduit certains observateurs à la conclusion que le levier réside aujourd'hui, non pas dans une fallacieuse "démocratie économique" , mais dans les modes de vie et les aspirations culturelles1 . Le niveau d'émission de CO2, de production de déchets en général dépendent bien sur des stratégies du marché (flux tendus par exemple) et des politiques de transports mais aussi des habitudes de consommation, des comportements face au travail, des modes d'habitats, des satisfactions trouvées dans la vitesse, etc.

Si la pensée écologiste nous a appris l'importance des "externalités", négatives ou positives, ressources minières ou ressources humaines pour l'économie "restreinte"2 , il n'est pas impossible que la surdétermination la plus forte, aujourd'hui, soit du coté des externalités subjectives, c'est à dire des mentalités. Les valeurs économiques sont comme toutes les valeurs, elles dépendent du crédit qu'on leur accorde, comme on le voit avec les phénomènes d'"euphorie" ou de "panique" boursière. D'autre part, le mouvement capitalistique lui-même dépend de plus en plus des productions immatérielles, autrement dit des affects de ses opérateurs, qu'elle s'efforce de capter, comme on le voit très bien dans la "nouvelle économie", qui est en partie une récupération des énergies bénévoles investies dans le développement de l'Internet3 . Il y a donc des enchainements permanents entre environnement physique, économique mais aussi affectif et mental, et qui font que nous ne pouvons plus séparer, comme le faisaient les marxistes, les infractrutures matérielles des superstructures idéologiques. Et la question pratique la plus urgente pour la politique écologiste pourrait donc être de travailler, plus que les leviers du pouvoir au sens restreint, ceux de la micro-politique des valeurs, des affects et des façons de vivre. A une économie élargie, il faudrait donc faire correspondre une politique et une écologie élargies.

L'écosophie : un plan de consistance à multiples entrées

L'utopie ou la mort... Ce cri de Dumont sonne un peu étrangement, dans nos temps apathiques. C'est cette apathie, cette impuissance subjective qui inquiète le plus Félix Guattarri au moment où, il y a une quinzaine d'années, il propose d'élargir le paradigme écologique au champs des sociétés et des mentalités4 . Cette proposition découle de son travail avec Gilles Deleuze sur les processus subjectifs à l'oeuvre dans le capitalisme, qui libère l'inventivité mais la retourne aussi en "anti-production"5 . Elle provient aussi de son travail clinique, mené à La Borde notamment dans la foulée de la "psychiatrie institutionnelle", pour laquelle c'est l'environnement dans ses différentes composantes qui est déterminant dans les formations subjectives et leurs pathologies6 . L'écosophie félicienne exprime en même temps une tendance forte dans l'écologie scientifique, à tranversaliser de plus en plus l'analyse des "milieux" associant des éléments naturels et artificiels, des espèces animales ou végétales et des modes de vie humains7 . L'ethnobotanique8 , la discipline dite de la biodiversité, la sociologie de l'environnement mais aussi des sciences et des techniques, n'ont cessé depuis de confirmer de telles hypothèses, de faire de l'environnement l'opérateur d'une interdisciplinarité entre sciences dites dures et sciences humaines9 . Bien loin des modèles organicistes ou déterministes, elles ont contribué à affirmer des visions "compréhensives" des relations sociales en même temps que de l'environnement, faisant fonctionner non pas seulement des "systèmes" mais des relations entre différents points de vue actifs, des pôles de valeur10 . Si "biologisation" du social il y a ici, c'est au sens où la vie elle-même est relation, c'est sur la base d'une philosophie du vivant qui lui confère une capacité politique immanente. Même pour une amibe, vivre est d'abord "préférer et exclure", composer ses rencontres et son milieu, affirmait Georges Canguilhem, philosophe médecin qui forma Deleuze comme Foucault. Chez Deleuze-Guatarri, d'une autre façon chez Latour et Stengers11 , celle leçon d'écologie devient une véritable ontologie des relations : ce qui est important, ce n'est pas tant ce qui se passe dans tel ou tel pôle de transcendance (l'Etat, le Sujet, la Nature...), c'est ce qui se passe "entre", ce qui rend l'agencement plus ou moins productif, ouvert, vivant. Dans cette ontologie , la division entre nature et culture ou nature et artifice n'a plus lieu, l'essentiel étant que les "machines" soient désirantes. La création est le sens de la vie, et l'écosophie guatarienne non pas conservatrice mais constructiviste. Il ne s'agit pas ici de garder l'être, mais de produire des milieux vivables et vivants.

L'écosophie, on le voit, est à l'instar des dispositifs qu'elle décrit et promeut un "rhizome", un ensemble de plateaux plus qu'une arborescence ordonnée, une synthèse de nombreuses rencontres entre des foyers de subjectivation disparates, hétérogènes. S'il s'agit de faire passer quelque-chose entre les disciplines scientifiques et techniques diverses, l'écosophie s'efforce aussi de répondre à un problème concret auquel est confrontée une écologie politique émergente, celui d'opérer des alliances ou des alliages entre des pôles de singularisation éclatés, mutants, en prise sur des questions de modes de vie : cultures minoritaires, féministes, usagers de la santé, homosexuels, chômeurs.... A tous, ainsi qu'à certains pans de la subjectivité ouvrière classique(du syndicalisme par exemple) Guattari propose de travailler ensemble les conditions concrètes de l'habiter, tout en construisant une transterritorialité entre leurs différentes langues vernaculaires. La parution des Trois écologies suit de peu l'"Appel pour un arc en ciel" et sa tentative de trouver entre différentes tribus minoritaires des modes de coexistence propres à renouveller les coordonnées classiques du politique. Quel que soit le bilan de cette tentative, elle s'inscrit pour le moins dans une tension toujours vivante, même si elle pris quelques coups, de "faire de la politique autrement".

  1. Cf B.Kallaora, "Pensée écologique et enjeux de société", Etudes sociales, 1997, ndeg.125. et "Quand l'environnement devient affaire d'Etat, in Anthropologie du politique, Ed. Abélès M. et Jeudy H.P., Paris, Armand Collin 1997. []
  2. Passet, René, L'économique et le vivant, Payot, 1982. []
  3. Cf Yann Moulier-Boutang, "La revanche des externalités", in Futur antérieur. []
  4. Guattari, Félix, Les trois écologies, Galilée, Paris, 1988, 2000. Voir aussi "Pratiques écosophiques et restauration de la cité subjective", in Chimères ndeg.17, ainsi que le dossier consacré aux Arts de l'Eco dans Chimères ndeg.28. []
  5. Deleuze et Guatarri, Capitalisme et Schizophrénie, L'AntiOedipe, Minuit 1972; Mille Plateaux, Minuit 1980. []
  6. Cf par exemple la revue Recherches, Histoires de La Borde, mars avril 197X. []
  7. L'écologie scientifique a désormais pour objet "les interrelations entre environnement, génétique, physiologie, toutes les sciences des milieux naturels mais également les sciences sociales et économiques qui deviennent même dominantes s'il l'on associe la biodiversité à la question du développement durable".C. Lévêque, La biodiversité : un avis d'écologue, in Natures, sciences, sociétés 1998/03, vol. . ndeg.1(Dossier, l biodiversité, un problème d'environnement global) []
  8. Haudricourt, Domestication des animaux, culture des plantes et traitement d'autrui, in l'Homme, II (1), pp 40-50. []
  9. Marcel Jollivet, Sciences de la nature, sciences de la société: les passeurs de frontières". CNRS Editions. []
  10. A partie de l'école de Chicago et de la sociologie urbaine, notamment. []
  11. Latour Bruno, La vie de Laboratoire, la production des faits scientifiques, La Découverte 1988 (avec Steeve Woolgar), La science telle qu'elle se fait (dir), anthologie de la sociologie des sciences de langue anglaise, La Découverte, 1991, La science en action, La Découverte 1989, Gallimard 1995. []

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A Propos Valérie Marange

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