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L’intermittent et l’immuable

27 décembre 2007  |  Publié dans Multitudes, Publications

Multitudes n°27, décembre 2007, "Bioéconomie, biopolitique et biorevenu : questions ouvertes sur le revenu garanti"

La subjectivation néolibérale, travailliste et conservatrice, qui promeut le risque et le « courage d’entreprendre » produit partout le sentiment d’insécurité et d’abandon, favorise toutes sortes de replis chez ceux qui ne bénéficient pas de protection au préalable. On trouve dans les cours que Michel Foucault a consacrés au néolibéralisme une articulation de la sécurité matérielle et de l’autonomie éthique, des pistes pour de nouveaux rapports aux institutions sanitaires et sociales qui trouvent aujourd’hui des échos dans le conflit des intermittents.

« L’objectif d’une couverture sociale optimale associée à un maximum d’indépendance est assez clair », dit Foucault dans un entretien donné à la CFDT au sujet de la « crise de la sécurité sociale » débutante, contemporain des premiers développements du néolibéralisme dur. Propos assez clair lui aussi et bien éloigné de la gestion actuelle des caisses sociales par les partenaires sociaux, et qui pourrait servir au contraire d’exergue à la lutte des intermittents. À plus d’un titre, puisque, comme cette lutte, Foucault lie ici la dimension de l’autonomie morale à celle de l’allocation de ressources : « Il existe bel et bien une demande positive : celle d’une sécurité qui ouvre la voie à des rapports plus riches, plus nombreux, plus divers et plus souples avec soi-même et avec son milieu, tout en assurant à chacun une réelle autonomie ». Si « l’effet de mise en dépendance par intégration » pose problème, « un effet de mise en dépendance par marginalisation ou exclusion » n’est pas préférable. Ce sont deux faces d’un même partage entre « populations exposées et non exposées », d’une protection réservée à celui qui « est déjà protégé », dit Foucault. Deux manifestations d’une même pression normalisatrice, face auxquelles l’objectif, lui aussi double, est clair.
« Contre l’un et l’autre, il faut réagir. » Et tenter de « concevoir un système de couverture sociale dans lequel ces effets de mise en dépendance disparaîtraient presque totalement »1 .

Cet entretien est particulièrement intéressant à relire après les cours de Foucault publiés depuis, dont celui de 78-79 consacré aux prémisses du néolibéralisme2 , et édité par François Ewald, intellectuel organique du Medef, chantre du risque comme moteur de l’histoire et principe de la dignité humaine3 . Intéressant, parce qu’il se situe à une croisée des chemins et des époques, entre un moment encore marqué par les « disciplines » du plein-emploi salarié, et celui qui s’ouvre, celui d’une gouvernementalité impliquant la prise de risque du sujet, devenu « entrepreneur de lui-même ». Moment charnière où se manifeste à plein une certaine « phobie de l’État », issue notamment de la dissidence, mais où en même temps commence à apparaître comme leurre le renvoi aux solidarités naturelles, voire à la « société civile » sur les décombres de l’État-providence. Entre l’un et l’autre monde, Foucault suggère ici une liaison entre sécurité matérielle et autonomie éthique qui dépasse cette opposition binaire ou double impasse, un chemin de traverse qui, explique-t-il ici, devrait passer par une expérimentation tous azimuts associant les usagers aux institutions sanitaires et sociales.

Il y a quelques années, une « mineure » de Multitudes à laquelle je contribuais tentait une analyse de ces curieuses aventures de Foucault chez les patrons. Je tentai d’y démonter la dialectique ewaldienne du risque comme moteur de la victoire de l’esprit dans l’histoire humaine, m’appuyant notamment sur certaines pages de Foucault consacrées à la « police » comme moyen de « forcer tous les riches à faire travailler tous les pauvres » (Voltaire, cité dans l’Histoire de la Folie) ou encore à ses pages de l’Histoire de la sexualité mettant en avant les nouvelles formes de la violence instituée : non plus laisser vivre et faire mourir, comme dans le modèle classique de la souveraineté, mais « faire vivre ou rejeter dans la mort »4 . Problématique d’une nouvelle forme de « partage » entre sujets protégés et exposés que nous retrouvons dans cet entretien consacré à la crise de la sécu.

  1. Entretien avec Robert Bono (alors secrétaire national de la CFDT), in Sécurité sociale, l’enjeu, Syros 1983, repris in Dits et écrits, T.IV, p 367-383. []
  2. Michel Foucault, Naissance de la biopolitique, cours au Collège de France 1978-1979, Seuil Gallimard, 2004. []
  3. Denis Kessler, « L’Avenir de la protection sociale », in Commentaire, automne 1999, n° 87, et François Ewald, « Entretien avec Ernest-Antoine Seillière », Président du Medef, in Risques, n° 43, septembre 2000. []
  4. Foucault, La Volonté de savoir, Gallimard 1976. Ch. « Droit de mort et pouvoir sur la vie », en particulier p. 179-181 []

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A Propos Valérie Marange

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