Vous avez dit “démocratie culturelle” ?
1 janvier 2008 | Publié dans Le Pré, Presse & revues
Édito : La notion de « démocratisation culturelle »
« Vous avez dit “démocratie culturelle” ? Faudrait pas prendre les gens pour des cons »
Philosophe et directrice du Pré, laboratoire du sensible, à Anis Gras (Arcueil), Valérie Marange revient sur la notion de « démocratisation culturelle » accusée d’échec par le gouvernement. Membre du réseau actes-if, elle répond en faits et en chiffres, et propose une remise en question plus large de la politique culturelle française.
Parmi les propos du nouveau gouvernement qui ne laissent pas de surprendre, se trouve le constat d’un « échec de la démocratisation culturelle ». L’industrie culturelle ne se porte-t-elle pas très bien ? Les jeunes ont-ils jamais été aussi nombreux dans les universités ? N'a-t-on pas vu fleurir pendant 20 ans la danse contemporaine, le spectacle de rue, les ateliers de pratique artistique amateur, les festivals, les lieux de culture ? Tout ceci ne participerait-il pas de cette « démocratisation » ? Ou alors, de quoi parle-t-on ? Les remèdes préconisés sont un peu moins vagues : il s’agit d’aboutir à plus de « résultats », d’avoir des propositions plus « populaires ». De s’adresser à tous, nous dit-on.
Cette adresse, le réseau actes-if qui réunit plusieurs lieux dits « intermédiaires » en Région parisienne a voulu lui répondre. Elle a publié les résultats d’une « observation participante » visant à analyser l’activité et les modes de fonctionnement de ces lieux, en réalité quantitativement très convaincants : En nombre de propositions artistiques : 32 par an et par lieu en moyenne, 54 si l’on inclut les deux plus gros propositeurs, deux lieux musicaux. Diffusion : 145 journées par an. Public : 10 600 par lieu en moyenne, Dix ateliers en moyenne par lieu et par an, pour un coût horaire « attractif » de 2,3 en moyenne pour les publics amateurs, à 70% des publics locaux Et même, une durée moyenne de l’exploitation plutôt supérieure à celle de scènes nationales, sauf pour le théâtre. Bref, si l’on considère que le tout est obtenu, toujours en moyenne, pour la modique somme de 428 000 euros par lieu et par an, on a là une excellence productivité. Qui s’explique principalement par le bas niveau de rémunération des équipes, les statuts précaires (emplois aidés 40%, permittents 27%), l’importance des « échanges non monétaires » et le faible niveau des coproductions ou cessions… Prix de journée imbattable, en tous cas, qui dément le soupçon d’improductivité de ces lieux, et rend presque étonnante leur timidité « quantitative ».
Ces résultats suffiront-ils à convaincre? Rien n’est moins sûr, puisque la base justement informelle de cette activité est mise en cause actuellement et traduit en général la fragilité excessive de ces entreprises. Il en est de même des efforts déployés par les économistes proches des intermittents du spectacle, qui ont largement démontré la productivité économique, bien au-delà de l’économie culturelle, des festivals par exemple. Ce qui n’empêche nullement l’autre raisonnement économique, celui qui met à jour un « déficit » du régime d’indemnisation et au fond un détournement de l’indemnité chômage vers la subvention culturelle, de s’imposer. Ceci à mon avis nous pose une interrogation fondamentale, à savoir s’il est bien pertinent de répondre en termes quantitatifs, pseudo-économiques, à cette question de la « démocratie ». Poser la question ainsi est évidemment y répondre par la négative, on perçoit bien la disproportion des deux terrains ici confrontés, et que la quantité ne fait pas nécessairement la démocratie. Ainsi, bien évidemment, ce qui s’adresse pour le coup à tous – Star Academy par exemple – , doit-il être tenu pour un fleuron de la démocratisation culturelle ? En d’autres termes, le marché est-il le garant de la démocratie ? Mais au-delà de cette question frontale, si l’on sent bien, par exemple, qu’il y a régression démocratique dans les projets d’assujettissement des universités aux entreprises, cela signifie-t-il pour autant que la massification des universités, précédemment, a réellement servi la démocratie culturelle ? Si la démocratie n’est pas garantie par les seuls jeux du marché, l’est-elle davantage par un processus de partage massif des connaissances tel qu’il s’est mis en œuvre dans les facs ces dernières décennies ?
Autrement dit, je pense que nous devrions nous pencher sérieusement, et être à même de définir clairement, ce que nous entendons par « démocratie culturelle ». De mon point de vue, en effet, la massificication de l’université, des phénomènes aujourd’hui massifs tels que l’Internet, et aussi la multiplication des activités artistiques dans les territoires, y concourent. Mais n’y suffisent pas. Comme critères supplémentaires, il me semble qu’il faut ajouter à ces éléments d’appréciation quantitatifs, non négligeables, au moins un critère plus complexe et qualitatif, qui concerne le degré d’appropriation possible des savoirs et gestes artistiques proposés en tant qu’ils impliquent les publics à la fois comme citoyens et comme sujets.
De ce point de vue, on voit, aussi bien dans le système de l’animation ou de la médiation culturelle que dans celui de l’enseignement universitaire de masse, que cette appropriation n’est que très relative, entraînant le développement d’une attitude « consommatrice » des publics. Consommations de savoirs vécus comme des masses d’informations, ou de temps récréatifs assimilables globalement à du loisir et qui ne semblent que fort peu liés avec l’expérience individuelle ou collective des participants. Ou ne l’affecte qu’en surface, sur le mode d’une délectation de soi, dans des ateliers d’écriture, par exemple. En tant qu’enseignante en philosophie, j’ai pu constater que le principal « obstacle épistémologique » à l’entrée en philosophie des lycéens ou étudiants était le sentiment d’avoir affaire à une matière totalement coupée de la vie, dispensée comme un programme à retenir, aujourd’hui trouvable sur Internet, sans que soit engagée à aucun moment une pensée personnelle. Comme programmatrice culturelle, je constate que le public et souvent les programmateurs semblent avoir renoncé, a priori, à ce qu’une œuvre les fasse réfléchir sur leurs propres engagements ou vécus, voire aient une action constructrice et transformatrice de leur propre expérience.
Or, parler sérieusement de démocratie culturelle, à mon avis, implique justement d’avoir ce degré d’exigence, sans lequel la culture ne produit qu’un vernis. sans grand intérêt, dont on ne voit pas au nom de quoi on le défendrait contre le marché. Comme le disait très justement Michel de Certeau, dans un livre consacré aux « arts de faire », c’est à dire à l’esthétique et l’invention du quotidien par tout un chacun : « faudrait pas prendre les gens pour des cons ». Pétition qui amène le même auteur, dans un article consacré aux « universités devant la culture de masse », à préconiser la généralisation de la pratique de l’atelier, du laboratoire coopératif, dans l’enseignement universitaire de masse. Ces conclusions quoi qu’anciennes me semblent parfaitement d’actualité contre une vision de la culture réduite à de l’information et de l’animation. Beaucoup l’ont compris, qui tentent justement de relier programmation et dynamique de « fabrique du sensible », c’est à dire partage des processus de la recherche créative avec les publics. Ces tentatives, pas toujours convaincantes en termes numériques – quoiqu’elles pourraient l’être si elles étaient mieux relayées et instituées – sont de nature à nous sortir des faux débats entre culture populaire et culture d’élite. Qui nous reviennent curieusement à travers la démagogie contemporaine, et nous piègent. Si une telle démarche implique d’inventer les publics pratiquement personne par personne, sa tension relève authentiquement de la démocratie : c’est à dire de la conviction qu’a priori l’exercice de la pensée, et de cette pensée non coupée des émotions qui se proposent dans le champ artistique, concerne l’entièreté de l’expérience, et de l’espèce humaine. Et que son exercice n’a rien de gratuit, même s’il ne relève pas du champ de la productivité étroite, mais engage la construction des sujets et du commun. Qui seule, peut justifier notre désir de défendre la culture et la possibilité pour des publics d’y croire, de dépasser le mouvement populiste du discrédit.
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