Image d'entête aléatoire chez Valérie Marange

Alerte à l’eugénisme – L’être parfait ?

1 juillet 1998  |  Publié dans Droits de l'Homme

La recherche génétique ouvre des voies infinies pour l'amélioration de la santé de l'être humain. Idéal. A première vue. Mais bien des questions d'ordre éthique se posent.

Voila plus d'une dizaine d'année, le biologiste Jacques Testart, père - scientifique du premier bébé éprouvette français, jetait un cri d'alarme Il s'inquiétait de la montée d' un nouvel eugénisme issu des rencontres des techniques procréatives et de la médecine prédictive.

Grâce à la fécondation in vitro et au diagnostic préimplantatoire sur les embryons, il serait bientôt possible de choisir parmi eux, selon leur "qualité", qui doit vivre ou ne pas naitre, I.e biologiste soulignait en même temps la montée d'un eugénisme discret dans les techniques d'assistance à la procréation. Les banques de sperme, par exemple, pratiquent couramment la sélection des donneurs et leur appariement "raisonné" avec des receveuses, pour éviter la transmission de certaines maladies1 .

Sur l'appel de Jacques Testart, le Comité national d'éthique français "conseilla" en 1986 un moratoire des recherches sur l'embryon. Mal respecté et bientôt levé. il s'en suivit en 1994 un résultat législatif mi-figue, mi-raisin : interdiction proclamée de l'eugénisme, mais sans barrière à la montée des petites sélections quotidiennes, qui semble découler presque naturellement de la procréation en laboratoire.

Imaginez que. les plus "chers" des bébés produits avec des techniques de pointe onéreuses présentent des défauts génétiques. Voilà qui ferait sans doute matière à procès. Le cas s'est déjà présenté en France, pour un laboratoire biologique qui n' avait pas détecté la trisomie d'un embryon et a été condamné à verser des dommages et intérets.

La bioéthique américaine a inventé un mot pour ce "dommage" ou cette "perte de chance", celui de wrongfull life, traduisez naissance par erreur.

Il semble. donc bien que les flambées de "désir d'enfant" liées aux nouvelles techniques produisent aussi un "désir de gène", selon les mots de Jacques Testart2 .

La médicalisation de la procréation, et le perfectionnement a grande vitesse des techniques d'exploration et de cartographie génétique coincident de plus avec un certain climat de normalisation sociétale, favorable à une remontée eugéniste.

Il ne se passe pas un mois, en effet. sans que tel ou tel généticien rie prétende avoir découvert le gène de tel ou tel trouble comportemental, et l'idéologie du quotient intellectuel, dénoncée dans les années 70 par de nombreux scientifiques, est de retour

LE BON ET LE MAUVAIS CHOIX

Faut-il s'inquiéter de cette évolution, oui ou non? Dans les colonnes de la revue, Esprit, le sociologue Pierre André Taguieff se prononçait contre Jacques Testart et, de façon assez provocatrice, pour un eugénisme "positif" ou "démocratique".

Selon lui, il faudrait distinguer l'eugénisme voulu par les individus en société démocratique. dans un but légitime d'amélioration de la vie, de l'eugénisme "négatif"pratiqué par exemple par les nazis

La distinction peut sembler séduisante, mais recèle plusieurs confusions, à commencer par un glissement terminologique genant, puisque la distinction entre eugénisme "positif" et "négatif" ne relève pas au départ d'un jugement moral, mais de la différence de deux stratégies biologiques complémentaires : l'une consistant à éliminer les "mauvais" gènes, l'autre à favoriser les "bons". Les nazis, à leur manière, ont d'ailleurs pratiqué les deux, stérilisant les "inférieurs" ( avant de les exterminer), mais aussi organisant la procréation entre "supérieurs", c'est-à-dire des accouplements ou inséminations artificielles entre SS et femmes des pays nordiques occupés.

LE DROIT A LA DIFFERENCE

La recherche de la " bonne" naissance ou "bonne" lignée se prévaut toujours d'intentions positives. Et parmi les diverses formes d'eugénisme contemporain, il n'est pas certain que le plus "positif" soit le moins inquiétant. L'existence d'une banque de sperme de lauréats de prix Nobel par exemple, est-il moins problématique que ce que les lobbies ultra-religieux dits "pro-vie" assimilent à de l'eugénisme "négatif", à savoir l'avortement thérapeutique d'enfants gravement handicapés ?

Y-a-t-il lieu de culpabiliser outre mesure des parents qui ne peuvent assumer de telles naissances? Sommes-nous prets, à l'inverse, à nous engager dans la production d'êtres humains présentant le moins de défauts possibles, en supprimant des gènes de "susceptibilité" à certaines maladies, voire à certains troubles comportementaux ?

De plus. si c'est une certaine normalisation ou "amélioration" de l'etre humain qui est en cause, ne peut-elle etre portée par un individualisme conformiste, et exclut-elle les jugements d'autorité ?

Au nom de quoi, en effet, sauf certains cas flagrants relevant du sens commun, jugera-t-on qu'il y a avantage à favoriser ou à éliminer certains gènes ?

Comment l'individu profane constituera-t-il sur ces sujets son opinion et sa décision, si ce n'est sous l'influence d'un discours composé certes d'éléments scientifiques (qui lui confèrent son autorité) mais aussi de préjugés majoritaires sur le normal et le pathologique ?

Que ceci se fasse de façon "démocratique" est-il vraiment rassurant ?

La remontée de l'eugénisme sous une forme relativement souriante et soft pose problème pour la protection du droit à la différence dans nos sociétés libérales, ou progresse la croyance dans des critères objectifs et prédictibles de santé et de normalité. Elle les accroit dans des États plus autoritaires voire totalitaires.

QUAND L'ETAT DÉCIDE

Le Pérou pratique largement l'incitation à la stérilisation pour les femmes pauvres et notamment les Indiennes3 .

Quant a la Chine, elle veut depuis dix ans assortir son controle quantitatif de la procréation d'un controle de qualité, interdisant notamment la procréation aux couples "affligés de sérieuses maladies héréditaires"4 . A la loi égale pour tous de l'enfant unique pourrait succéder une contrainte plus hiérarchisée et personnalisée.

Singapour, depuis de nombreuses années, pratique dans ce domaine un double standard, en décourageant, y compris par de fortes pressions, la procréation des femmes du bas de l'échelle sociale, et en encourageant par des subventions les salariées à qui la réussite sociale ne laisse guère le temps de faire des enfants.

LE CRITERE ECONOMIQUE

Les sociétés démocratiques connaissent aussi leur eugénisme d'Etat au-dela du seul épisode des années 30 et 40 qui ne concernait pas la seule Allemagne nazie.

Elles pratiquent ainsi, de façon plus ou moins ouverte, un eugénisme à l'encontre des malades et handicapés mentaux, dont la stérilisation et plus encore la contraception de longue durée est assez courante, sans que le Comité national d'éthique français s'en émeuve profondément, souhaitant simplement un meilleur encadrement des pratiques.

La Suède sociale-démocrate est également un exemple frappant. La loi de stérilisation votée avant-guerre y est restée en pratique jusqu'en 1976, touchant au moins 60 000 personnes. Son application concernait notamment des Tziganes, mais aussi des adolescents(es) ayant des problèmes scolaires, des femmes pauvres ayant déja de nombreux enfants, des femmes de "mauvaises moeurs", etc. Ces pratiques. décidées par un Comité national saisi de demandes écrites des hopitaux psychiatriques, des maitres d'école, des maisons de correction, étaient, selon les mots de l'historienne Maija Runcis "perçues comme une intervention humanitaire profitable à tous, permettant d'éliminer les maladies et la pauvreté"5 .

Combien de pays continuent-ils de pratiquer de telles stérilisations, et quel avenir preter à ces pratiques ? L'aspect économique de l'eugénisme, présent dès les théories du début du siècle, semble aujourd'hui promis à une certaine renaissance, par temps de concurrence forte sur les marchés du travail et de surpopulation.

L'inadaptation économique et sociale signale, d'après certains théoriciens américains respectables dont les socio-biologistes du Massachussets Institute of Technology (M.I.T.), une incapacité génétique, et plus prosaiquement, elle coute cher en dépenses de santé et d'aide sociale.

Dans les pays industrialisés, des études couts-bénéfices sont menées par des économistes de la santé, pour savoir si les dépistages chromosomiques ou génétiques sont plus rentables que la prise en charge des handicapés.

Eugénisme quotidien et eugénisme d'Etat pourraient donc bien aujourd'hui constituer un mode d'évaluation avant tout économique de la qualité des naissances et des familles.

Plus qu'a une opposition franche entre deux types d'eugénisme, on aurait affaire, à l'échelle planétaire, à un double standard : modèle contractuel pour les uns, procréateurs de bonne qualité, autorisés à améliorer leurs performances génétiques avec l'aide médicale; modèle tutélaire pour les autres, populations de pauvres et d'incapables divers, invités à procréer le moins possible et si possible pas du tout

Tiré de la chronique d'AMNESTY - Juillet-Aout 1998

  1. Une quarantaine de maladies sont concernées dont l'asthme et la myopie. Cette liste amène à écarter d'office, pour une receveuse donnée, la moitié des donneurs possibles. De plus une ressemblance est recherchée avec le père juridique []
  2. Le Désir du gêne, Jacques Testart, éd. F. Bourin Julliard, Paris 1992 []
  3. Le Monde, 2 janvier 1998 []
  4. Le Monde. 14 août 1987 []
  5. Le Monde, 27 août 1997 []
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A Propos Valérie Marange

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