A Monsieur le Directeur du CHNO des quinze-vingts PERSONNEL et URGENT
11 juin 2010 | Publié dans Non classé
Voici plusieurs mois que je vous adressai un courrier pour vous exprimer ma gratitude pour les soins reçus dans le Centre du Glaucome auprès du Dr Pascale Hamard mais aussi mon inquiétude face au tournant managerial dans lequel se dégrade actuellement la remarquable culture de votre maison.
A Monsieur le directeur du CNHO des XV XX Paris, le 19 mai 2010
Monsieur le Directeur,
Voici plusieurs mois que je vous adressai un courrier pour vous exprimer ma gratitude pour les soins reçus dans le Centre du Glaucome auprès du Dr Pascale Hamard mais aussi mon inquiétude face au tournant managerial dans lequel se dégrade actuellement la remarquable culture de votre maison. Vous n'avez pas répondu à cette lettre , au point que je me suis demandé si ce courrier vous était bien parvenu, raison pour laquelle je vous écris aujourd'hui par mail et avec copie au Pr Laroche (envoi postal suit).
Ce courrier, la revue Pratiques a désiré le publier, accompagné d'un court article, et il va paraître donc dans les jours qui viennent. Dans cet article, j'insiste particulièrement sur la responsabilité que nous avons tous, soignants et soignés, administrateurs de l'hôpital, dans une fonction globale de soin dont nul ne saurait se défausser. Si depuis le glaucome de mon grand père - suivi aux Quinze vingts il y a une quarantaine d'années- la chirurgie de l'œil a énormément progressé, cette fonction globale d'accueil semble par contre en recul, risquant à terme de compromettre ces avancées.
C'est donc à votre personne que je m'adresse une fois de plus, à un poste clef pour l'exercice harmonieux de ces responsabilités partagées. Il y a quelques jours, j'ai encore dû être opérée dans vos services et je n'ai une fois de plus qu'à me réjouir de la qualité des gestes chirurgicaux et infirmiers. Non sans une conscience aiguë de leur délicatesse dans une pathologie aussi problématique que le glaucome, pour lequel l'ouverture suffisante -ni trop, ni trop peu- est un art de l'équilibre .
Cependant, j'ai dû poursuivre mon observation de novembre, et constater une dégradation du climat de tranquillité si nécessaire au repos de l'opéré comme à la concentration des praticiens... Il est évident qu'ici aussi, en service d'hospitalisation, on tend vers l'ambulatoire. Adjectif qui caractérisait il y a un siècle une pathologie iatrogène des enfermés des asiles - l'automatisme ambulatoire- mais qui tend sous sa forme substantive à devenir aujourd'hui une pathologie de l'hôpital lui-même.
Lundi dernier, j'ai profité des heures que je passai en salle d'attente pour relire un texte de Martin Heidegger qui s'intitule « Bâtir, habiter, penser », mais qui pourrait aussi être « Bâtir, habiter, soigner ». Dans cet article, qui devrait être au programme des écoles d'administration de la santé, ce philosophe déplie les affinités nécessaires, inscrites dans la langue, entre un bâtir qui n'est pas d'abord un faire, mais un séjourner sur terre, mais encore un veiller sur, ménager un espace à la vie . Ce qu'il nous invite à penser, c'est l'habitation comme condition de l'humain sur terre, mais aussi comme mise en lieu sûr, entourage d'une protection, dont cette condition a besoin.
Cette réflexion, je crois, est particulièrement adaptée à l'hôpital, qui était précisément, comme lieu de séjour, un espace de soin au sens fort. En le rendant progressivement inhabitable et en réduisant le soin à une succession de « faire » ou d' « actes », le management hospitalier est aujourd'hui dans un contre-sens total. A rebours du « ménagement » requis par la fragilité du vivant, il ne peut que mettre en péril l'extrême délicatesse de gestes, le calme absolu de l'opérant comme de l'opéré, qu'implique particulièrement la micro-chirurgie de l'œil.
C'est pourquoi il vous appartient, M Le Directeur, de faire savoir à vos tutelles que la course au rendement n'est pas un choix viable pour le CHNO. Nul doute que dans cette manifestation, qui pourrait devenir exemplaire dans la mobilisation actuelle pour l'hôpital public, vous seriez largement épaulé par les praticiens mais aussi par les patients, dont beaucoup savent ce qu'ils lui doivent. En ne réagissant pas à cette tendance délétère, vous risqueriez au contraire d'annuler en grande partie les progrès dans la lutte contre le glaucome accumulés ici par plusieurs générations de praticiens, avec plusieurs générations de patients. Privilégiant le rythme sans frein de la productivité de court terme, c'est cet effort de durée que vous compromettriez.
Espérant vous faire partager cette réflexion, je me permets de vous convier au débat organisé par la revue pour la sortie du numéro 49, qui aura lieu le 5 juin prochain à la Salpêtrière. La revue a en effet pour vocation de faire dialoguer les différents acteurs du système de santé, et c'est pourquoi votre présence y serait particulièrement appréciée.
Comptant sur votre présence, je vous prie d'agréer, Monsieur, l'expression de mes sentiments respectueux.
Valérie Marange
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