Image d'entête aléatoire chez Valérie Marange

Ecrit précaire pour une écologie du soin

8 mars 2010  |  Publié dans Presse & revues

Article publié dans la Revue Pratiques

Le statut de l'écrit ci-contre est évidemment précaire, dans le sens fort de ce terme. Marque du sceau de la dépendance, de la dette et de la demande, il exprime l'être précaire -étymologiquement par prière ou grâce- qui constitue la base de l'hôpital, comme institution à la fois médicale et d'accueil. On ne s'y rend, dans ce lieu, que lorsque les conditions autonomes de l'existence voire de la survie vacillent, et c'est d'ailleurs pourquoi il n'est guère aimé, et peut aussi être adoré! Ceci en fait à la fois un lieu de vérité et de solidarité étonnant, et le lieu d'émergence des pouvoirs pastoraux. Sur ce fond d'interdépendance ontologique (ou de la non-naturalité de l'existence, qui implique l'institution) surgissent les disparités liées au pouvoir-savoir soigner, même transformé en obligation d'assistance. Dans ces conditions, Clavreul l'a montré en son temps, le patient éprouve cruellement le peu de portée de son énoncé. Celle d'un signe livré malgré soi, qui trouve son sens dans la séméiologie médicale, ou celle d'une prière, expression de l'aliénation à l'institution bienfaisante...

Quelle parole serait-elle dès lors opérante, habitable ? Serait-ce la parole contractuelle, celle du client voire du plaignant? Moins que toute autre elle ne saurait exprimer le sens de ce qui se joue ici. Le langage juridico-économique stérilise la pensée clinique comme la relation thérapeutique. Bien loin de faire reculer la dépendance, il la cultive pour en tirer bénéfice, la veut solvable et de préférence en bonne santé. Le client idéal fera appel à une médecine prothétique pour prolonger ses fonctions vitales dans un jeu de mécano toujours plus performant. Il en aura les moyens, les moyens du financement « indépendant » de sa dépendance à l'entreprise biomédicale. La finitude est ici à la fois ressource, et scandale. La culture du client n'abolit pas, mais au contraire caricature, les cloisonnements et les abstractions qui faisaient obstacle, dans la médecine, à une véritable culture du soin et qui, pour reprendre les catégories (hégéliano-marxistes) de Clavreul « séparaient le malade de sa maladie ». Aliénaient soignants et soignés à un discours d'ordre les surplombant. Cette place surplombante, aujourd'hui, c'est le management qui l'occupe, de façon d'autant plus redoutable que  souriante , parée des atours de l'évaluation et de la démarche qualité !

La parole que je tente d'habiter ici est , de toute évidence, une parole impliquée. Impliquée s dans un effet de transfert dans une relation thérapeutique qui me permit, par l'accueil qui a été risqué, une appropriation de « ma » maladie. Accueil également dans l'ordre de la pensée, de l'écoute que nous dirons subtile d'une pathologie difficile à combattre, et qui était sur le point d'être stigmatisée comme « réfractaire ». Autrement dit inadaptée aux protocoles appliqués de façon automatique, sans art ni métier...! Considération intéressante sur le plan épistémologique puisqu'on constate ici, que bien loin de s'opposer, éthique et intelligence soignante se confortent l'une l'autre...L'éthique de l'accueil est une condition de possibilité de la pensée clinique, pensée sensible engagée dans la relation et dans le concret, dans la singularité de la « maladie du malade » pour reprendre l'expression de Leriche, qui voulait la « chirurgie aux ordres de la vie ». Toute la culture du soin qui s'est développée depuis 50 ans dans des champs difficiles tels que les maladies psychiques ou chroniques, impliquant des coopérations fines, parfois conflictuelles, a été de ce point de vue très productrice, permettant de vraies avancées thérapeutiques.

C'est cette culture que je convoque ici, en même temps qu'une ligne de parole non statutaire, celle d'une fonction soignante débordant largement les statuts et les rôles. Comme la précarité elle-même, qui est d'espèce et appelle l'accueil comme base de l'institution du vivant. De son advenir à l'existence humaine. La précarité, ici, apparaît comme qualité commune du médecin et du malade et de leur environnement commun, « monde vulnérable » et nécessitant des attentions particulières, engageant un renouvellement et un élargissement de l'éthique de la finitude1 . Par ce geste scriptural j'exprime, à mon tour, mon souci de l'autre soignant, en m'adressant à l'être concret, vivant, mon semblable précaire, qu'est aussi le directeur de l'hôpital. Tentative de produire un sens ou une notion commune , le sens du précaire, engageant une réversibilité du souci : non seulement souci de soi du malade ou souci de l'autre du soignant , mais souci du souci de soi du malade comme éthique du soignant, ou souci du souci de l'autre du soignant comme éthique du malade. Tentative d'une écologisation de la responsabilité opposable à la vision technocratique, abstraite, qu'en développe aujourd'hui le management sanitaire et le droit des assurances.

C'est seulement dans de telles alliances, incluant pleinement les patients dans la fonction soignante, nous rendant mutuellement responsables de la responsabilité de l'autre, que se trouvera, peut être, une issue à la crise de l'hôpital.

  1. Voir à ce sujet Joan Tronto, Un monde vulnérable, pour une politique du care, NY 1993, Paris La Découverte 2009 []
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A Propos Valérie Marange

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