Morts-vivants
1 janvier 2000 | Publié dans Presse & revues
Article
Est-il mort, est-il vivant, celui dont le "cerveau mort dans un corps vivant" contredit le dualisme classique, "cadavre chaud" pourvoyeur d'organes ? Est-il mort, est-il vivant, ce fœtus non viable mais suffisamment "intact" pour qu'on en extraie de précieuses cellules hépatiques ou pancréatiques, voire cérébrales, qui sauveront d'autres vies ? Est-il mort, est il vivant, celui dont le froid arrête l'horloge interne, l'embryon surnuméraire des procréations in vitro? Est-il mort, est-il vivant, cet homme atteint de la maladie d'Alzeihmer, que ses proches disent psychiquement mort ?
A d'aussi étranges questions, l'humanité n'est pas entièrement inaccoutumée, et le débat bioéthique a souvent des allures scholastiques, des accents baroques. Ressuscités et mort-vivants hantent les couloirs de nos hôpitaux. A la peur d'être enterré vivant succède celle de mourir hérissé de tubes, ou transformé en "produits du corps". A l'espoir de la résurrection, une nouvelle efficacité du commandement "croisez et multipliez", repris par de nouvelles techniques de procréation, de réanimation, de revitalisation. La figure du clone, à portée de la main en cette fin de siècle, exprime au mieux cette nouvelle fabrique mythologique de la vie : fantôme et prothèse d'un individu qui rêve de devenir, comme certaines de ses cellules, immortel.
Le débat remonte aux années 1960, avec l'émergence d'une catégorie intermédiaire entre corps vivant et cadavre, celle du "coma dépassé" (différent des simples "état végétatifs") : fonctions cérébrales inexistantes, respiration et circulation soutenues artificiellement. La protestation contre l'"acharnement thérapeutique" est née, mais avec elle la définition d'un état de "néomort" (Agamben) ou de "faux vivant" (Dagognet), permettant le prélèvement ou l'expérimentation, pour la prolongation d'autres vies.
Le modèle de la mort cérébrale s'imposera au fil des années, restant cependant sujet à discussion et fluctuation. Dans la nouvelle progressivité de la mort, ce n'est en effet pas tant la science qui tranche, qu'une décision reliée à une action. L'anatomie pathologique connaissait déja la mort partielle, disséminée dans la vie sous la forme des lésions, ces "morts en détails, progressives, lentes à s'achever par-delà la mort même " (Foucault). Mais l'acte technique du prélèvement retourne le sens de cette proposition : la mort du tout, de l'individu, précède la mort des parties, ces entités "dividuelles" (Deleuze) recyclables. Et plus encore que la mort du cerveau, c'est au bout du compte la non-viabilité qui fait critère pour désigner ces états de demi-vie, "limbes étalées de la durée prénatale et post-mortelle" (Beaune), dans le cas des "cadavres chauds" comme dans celui des foetus issus d'avortements. Critère rassurant à certains égards, puisqu'il porte sur la totalité corporelle, mais dessinant désormais l'espace d'un autre genre de vie, infra-vie indifférenciée, anonyme et interchangeable, qui viendra réparer les "morts en détail" par les artifices de la procréatique, de la greffe ou de la cosmétique. A la totalité organique, possession "indisponible" de l'individu, s'ajoute désormais un corps sécable, appropriable dans le modèle libéral, "nationalisé" (Dagognet) dans un modèle de santé publique. La mortalité des uns fait la viabilité des autres, ce critère étant lui même intimement dépendant des moyens techniques, nourrissant le fantasme d'une technique magicienne, mais aussi cannibale.
C'est bien pourtant une politique favorable à la vie qui anime ces nouveaux développements techniques, non sans menacer cependant "l'antériorité du biologique sur la mécanique" chère au médecin et philosophe Canguilhem Entre la vie et la mort, c'est désormais la machine technique, avec la grande machine biopolitique dont elle fait partie (équipements sanitaires, banques biologiques, systèmes d'assurance) qui distribue les frontières tout en répartissant les matériaux vitaux. Ces machines couteuses posent la question des limites économiques posées à une demande a priori infinie, et contribuent fortement à la dualisation des systèmes de santé. Elles fragilisent aussi l'éthique clinique qui voyait dans toute pathologie une forme de vie singulière, épisode ou terme d'un itinéraire biographique irréductible à tout autre Dans l'hopital devenu "plateau-technique", l'individu qui persiste dans l'espace indifférencié du vivant, automate normalisé par des techniques réparatrices, esthétiques ou correctrices du comportement, est écartelé entre corps-objet et corps-image, doublement assujetti. Le sens biologique du vivant se perd dans les limbes des "organes sans corps" (Braidoti), la maladie perd sa singularité, devient le point de départ d'un hyper-mécanisme correcteur. La vie des technologies biomédicales est une vie dévitalisée, anonyme et objectivable jusque dans sa "qualité". Le réductionnisme biotechnologique rencontre de plus une catégorie politique, celle des corps sans âmes que les politiques euthanasiques ou eugéniques rejetaient dans la mort, que nos sociétés maintiennent charitablement dans un entre-deux. C'est la vie qui "sent l'ammoniaque", la demi-vie des "zombies" qui peuplent les hospices de vieillards, des fous, des anormaux et divers improductifs, "automates ambulatoires" selon la psychiatrie début de siècle, "morts sociaux" selon nos coordonnées médico-sociales actuelles. (Beaune).
En même temps que le sens singulier de la pathologie, s'estompe la dimension lyrique de la finitude : la clinique ôtait au vivant l'éternité, lui rendant "bonne" la mort préparée comme aiguillon d'une vie pleine, la mort romantique. La biotechnologie étire le temps de la vie, jusqu'à celui de la mort devenue "fin de vie", et fait désirer la mort rapide, inconsciente, de plus en plus rare. L''imaginaire sain du volontarisme vital fait de la mort un scandale, il l'"ensauvage" (Aries). La mort, comme la vie, comme la maladie qui les réunit, est nue, livrée au "travail" de sa gestion hospitalière et à des images de pure anomie, entre folie criminelle, pouvoir génocidaire et catastrophes sanitaires.
C'est sans doute à réapprivoiser la mort que s'emploient aujourd'hui les partisans du suicide assisté, comme ceux des "soins palliatifs". Les uns en écourtant la "mort avant la mort", les autres en valorisant ce temps comme "maturation" voire "nouvelle naissance". Mais est-ce seulement de mauvaise mort que souffrent nos corps médicalisés, ou d'impuissance à affronter l'"inconvénient d'être nés" dont parle Cioran, à donner sens à une vie mécanique envahissant les représentations ? Comment repenser aujourd'hui une biopolitique intégrant la finitude et les singularités, les équilibres du vivant ? Si "la pensée médicale engage pleinement le statut philosophique de l'homme " (Foucault), comment faire pour que cette pensée ne soit pas seulement celle de la vie anonyme et du corps performant, mais d'une vie toujours en même temps mode de vie, existence et co-existence ? De nouvelles approches cliniques, politiques et esthétiques du vivant-mortel, réanimeront-elles la vie dévitalisée, réenchanteront-elles le corps morcelé ?
"Vivre, même pour une amibe, c'est déja préférer et exclure" écrivait Canguilhem. La leçon pourrait être utile, non seulement dans ces lieux de stockage des incurables ou anormaux qui sont rarement des "lieux de vie", mais aussi pour faire face aux défis existentiels et écologiques du début de sciècle. Repenser la vie "par le milieu"(Deleuze), plutôt que par ses extrémités, comme consistance singulière et comme globalité fragile, est la tâche actuelle de l'animal biopolitique.
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