Image d'entête aléatoire chez Valérie Marange

Le sens du mobile

1 janvier 1997  |  Publié dans Chimères, Presse & revues

Article

Les grands évènements ne sont pas bruyants, comme l'imaginent les spécialistes de l'air du temps, qui croyaient les enfants du Larzac morts, parce qu'ils ne faisaient pas parler d'eux. " Tout vide apparent, nous dit Ernst Bloch, renferme en réalité quelque chose d'infiniment petit et d'imperceptible, en train de naitre et de croitre; c'est cet infiniment petit que le calcul différentiel traduit en langage mathématique par le moment de la quantité de mouvement. Comme ce ne sont que de petites impulsons qui donnent le mouvement, aussi sont-ce de semblables impulsions qui donnent l'intensité représentative de la gradation en clarté et intelligibilité de la conscience".

Voilà qui donne le courage, non pas tant d'espérer ces nouvelles lumières, que de traverser des déserts qui n'en sont qu'en apparence, vus des autoroutes, tel le Larzac lui-même, toujours en mouvement, toujours capable de faire rhizome vers d'autres plateaux, d'autres troglodytes, souterrainement... Trop de clarté, nous l'avons appris, est dangereuse pour ces mouvements de l'imperceptible, menacés d'absorbtion par la grande toile communicationnelle, qui entend aujourd'hui tout mettre à jour, régenter les mœurs et les mots, percer des routes dans les forêts insurgées, rabattre le mouvement sur la vitesse des échanges, sa puissance joyeuse sur de nouveaux États plus immanents, voire plus tristes si possibles que les précédents ?

Ne boudons pourtant pas notre joie, quand viennent à la conscience ces forces délicates, nous invitant à plier nos subjectivités autrement, à ne plus vivre et penser comme des porcs gavés de MacDos et d'images... "Jubilation", écrit ici Radmyla Zygouris, tandis que Gibus de Soultrait nous invite à découvrir ce "sixième sens", celui du mouvement... Renoncement , nous répondent encore les esprits tristes, mais est-ce bien de cela qu'il est question ? Sans doute, s'il s'agit de dire la finitude d'un monde épuisé par les brutalités managériales et consommatrices, de subjectivités harassées par la course adaptative voire réformatrice... Nullement, s'il s'agit de se complaire dans la capture dépressive du fatum néolibéral que nous chantent des auteurs à la mode, voire de la redoubler de nos pulsions de petits juges et législateurs !

Suffit-il pour autant de fuir pour devenir nomades, de proclamer "liberté" ou même "anarchie" pour échapper à l'État intérieur ? Plus d'une ligne de fuite, nous le savons, s'est échouée soit dans la tentation représentative individuelle ou collective, soit dans les intensités horribles d'un corps sans organes devenu gibier pour la médecine. La mort ce grand maitre n'est pas sectaire, commandant aussi bien la jouissance que la résignation...

Que nous restera-t-il alors ? Il nous reste à vrai dire un monde de rencontres, la rencontre de tout le monde, celui des chemins patients du mobile, des variations continues dont nous parlent aussi bien ici José Gil qu'Anne Querrien, chemins suspendus entre deux morts, traversant souffrance et joie. Il nous reste tous ceux qui ont appris, dans l'amour ou dans la danse, dans la lutte et dans l'art, à prendre le temps de la création continuée et à entendre les micro-évènements, plutôt qu'à conquérir le pouvoir ou à se perdre dans les flux grisants de la vitesse. Il nous reste le sens du mobile, ces chemins mineurs qui nous mènent partout où ça vit… Caminando se hace el camino… Elle bouge encore !

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A Propos Valérie Marange

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