L’hypothèse de la guerre
18 juillet 2008 | Publié dans Chimères
Chimères
Nous sommes ici pour parler de la violence. Nous sommes ici pour parler du lien intime, lien amoureux, lien familial, lien intergénérationnel. Nous sommes ici pour parler de ce qui, dans la violence et l'intime, dans la violence du lien peut-être, concerne en même temps l'espace public.
{column1}Ce vaste programme, nous pourrions l'aborder par quelques questions actuelles. D'abord, qu'en est-il de la nouvelle attractivité du lien familial, de celle de l'enfant, et simultanément de sa mise en crise, puisqu'on ne parle plus partout que de désaffiliation, de désordre dans les familles, d'inceste et de pédophilie ? Qu'en est-il de la figure montante de la victime et simultanément de celle du criminel, qui semble aller bien au-delà de la prise en compte d'un certain nombre de faits extrêmes, encourageant une pénalisation mais aussi un ensemble de mesures préventives, une attention nouvelle à des populations en danger, la surveillance de coupables potentiels ? Qu'est-ce qu'il en est du consensus qui s'est progressivement dessiné, notamment dans les milieux des professions « pastorales » (médecins, éducateurs, travailleurs sociaux) auxquelles nous appartenons pour la plupart d'entre nous ici, pour se représenter la sexualité, ou du moins toute forme de sexualité non contractualisée, comme une violence ? Qu'en est-il de la tendance à considérer a priori le « pédophile » comme un criminel potentiel et à vouloir corriger ses pulsions ? Qu'en est-il du désir d'un groupe féministe de faire reconnaître tout viol comme « crime contre l'humanité » ? Mais aussi, au-delà de la pénalisation ou de la « prévention » dans tous les sens du terme, qu'en est -il d'une certaine incitation à lier intime et violence, au travers notamment des séries X télévisuelles ?
Quel serait donc le sens politique de ce surgissement sur la scène publique de la violence domestique ou sexuelle, plus particulièrement intergénérationnelle ? Serait-ce la découverte de « crimes cachés depuis la fondation des temps », portée par un messianisme émancipateur, celui des « droits » de l'homme, de la femme et de l'enfant ? Ou serait-ce plutôt la fabrique d'images présentant ce paradoxe notable de renvoyer la violence à la scène intime, pulsionnelle, tout en faisant de celle-ci un enjeu de lutte politique ? Pourquoi la figure d'un criminel sexuel a t-elle fait descendre dans la rue des millions de Belges ?
Les figures du mal
Ce questionnement se pose à moi avec d'autant plus d'acuité que j'ai entamé, il y a une dizaine d'années, un travail de « critique » de la violence, à partir d'un ensemble de faits qui inquiétaient à l'époque la Commission Médicale d'Amnesty International, à savoir la médicalisation de la torture, de la peine de mort, de la pénalité. Ces faits mettaient en crise la notion de violence, impliquaient de la soumettre à une « critique », notamment à partir de certains de ses aspects paradoxaux, du coté des investissements affectifs ou plutôt de l'absence de passion de certains acteurs, ce qu'Arendt nomma la « banalité » du mal. La question se posait notamment de savoir quel sens on attribuait au mot de violence, qu'est-ce que c'était que celle violence propre, ou que cette « continuation de la violence par d'autres moyens », notamment par la volonté de savoir. Partant de là, le retour actuel d'un certains nombre d'analyses sur une sorte d'évidence de la violence, identifiée d'ailleurs à la figure du mal absolu, et l'emballement de la volonté de savoir dans une sorte de soupçon généralisé, débusquant cette intime violence dans toutes sortes de signes, me semble doublement problématique. J'ai beaucoup de mal à croire à la réalité de ces figures du danger qui sont produites actuellement, que ce soit du coté des « quartiers difficiles », de la « maltraitance » ou de la « pédophilie ». Ce qui ne signifie pas, bien entendu, que je nie tout support à ces représentations, à savoir que les meurtriers d'enfants ou les pères violeurs existent, où que la petite délinquance devient de plus en plus difficile à supporter. Mais je ne crois pas à l'image, ni de la victime, ni du coupable, qui sont produites dans ces affaires. Je ne crois surtout pas à ces cruels de pacotille que nous exhibent les films qu'on nous propose aujourd'hui à la télévision en guise de production érotique. Je ne crois pas à leur jouissance, non seulement parce que les productions sont de mauvaise qualité et parce que les gens jouent mal, mais parce que la psychologie ou l'anthropologie sous-jacente à ces images me semble complètement fausse, fabriquée. Je ne crois pas non plus aux « personnalités multiples » qu'une certaine école américaine nous présente comme le résultat de traumatismes sexuels enfantins. Ou plutôt je n'y crois que comme production de subjectivité très poussive, demandant des années de « thérapie » très fortement suggestive pour exister. Et même si cette production de subjectivité a son efficace, je ne peux pas croire ceux qui estiment aujourd'hui qu'un Américain sur vingt en serait plus ou moins atteint, ce qui signifierait qu'un Américain sur vingt a été violé, voire torturé dans l'enfance.
Et si je résiste à y croire, c'est que si vraiment ces dangers — les pères violeurs, les agresseurs d'enfants, les jeunes en proie à « la haine » — nous guettaient à chaque pas, cela signifierait que nous serions en état de guerre civile. Si vraiment nous n'avions plus aujourd'hui d'autre choix que de dresser nos enfants à se méfier de tout contact physique avec les adultes, à dénoncer leurs petits camarades racketeurs, que de les protéger par des alarmes et des établissements scolaires sécurisés, que de soupçonner derrière toute souffrance psychique un trauma, cela signifierait que ce fameux « lien social », dont on déplore qu'il soit distendu et menacé, serait en fait menaçant, source de dangers pour l'intégrité individuelle, voire pour la « démocratie des individus ». Si par ailleurs la violence dans son ensemble, y compris politique et sociale, celle des guerres et celle des émeutes, devait être rabattue sur de telles figures psychologiques du mal, ceci signifierait que cette démocratie des individus intègres ne pourrait concevoir sa survie que par une politique d'éradication de cet « ennemi intime », et donc par une normalisation sans précédent des subjectivités et des liens.
Cependant, il faut sans doute être bien naïf pour ne pas croire à cette « hypothèse de la guerre » et garer sa voiture dans un quartier mal famé, ne pas protéger ses biens d'alarme, mettre son enfant dans un établissement « racaille », héberger un mineur en fugue. Pourquoi ne pas passer vos vacances en Algérie ou à Vénissieux, tant que vous y êtes ? Peut-être serait-ce en effet bien naïf, mais dans ce cas, il faudrait pousser plus loin l'hypothèse de la guerre, et la pousser sur le terrain de l'intime .Car il se pourrait bien que nous n'ayons ici affaire à une nouvelle sorte de guerre, pas seulement en Bosnie ou au Kosovo, pas seulement en Algérie ou dans la région des Lacs africains… Mais ette guerre, il faudrait considérer alors qu'elle ne se joue pas seulement sur le terrain politique, économique et social, mais aussi sur un terrain affectif, par la production d'une subjectivité défensive et accusatrice, d'une psychologie victimaire, d'une anthropologie du mal, sur le terrain du jugement.
Cette inquiétude commence à concerner beaucoup de gens, comme l'indique par exemple le numéro d'Esprit sur le Malaise dans la filiation où Denis Salas et Irène Théry s'inquiètent de l'atmosphère pénale qui entoure aujourd'hui la famille et de la sexualité. Dans ce même numéro Antoine Garapon et Véronique Nahoum indiquent des liens concrets entre ces questions touchant à l'intime avec la guerre : Véronique Nahoum-Grappe en suggérant que les images auxquelles s'identifient les miliciens serbes sont celles-là même de la cruauté sexuelle caricaturale des héros de télé érotique, Antoine Garapon analysant l'état de la Belgique après les marches blanches comme un état de guerre, de guerre de classe pratiquement.
Mais ces liens entre violence intime et violence publique ou politique, comment les comprendre ? Comment comprendre aussi que cette question soit devenue si centrale aujourd'hui ? La réponse majoritaire se situe sur le terrain d'une psychologie des comportements, des mœurs — familiales notamment — qui fournirait une étiologie de la délinquance, du fanatisme, de la reproduction de la violence par la victime devenue à son tour bourreau. Cette approche sous-tend beaucoup de discours militants ou savants, ceux des droits des femmes et de l'enfant, ceux de la « désymbolisation », ceux de la victimologie-criminologie, de la political correctness, ceux des maires français qui attribuent l'insécurité publique au désordre des familles, etc. Si les féministes disaient il y a 20 ans que le « privé est politique », l'adage ne semble en fait avoir triomphé qu'inversé, sous la forme d'un politique privatisé, renvoyé à l'intime des liens et des âmes.
Une autre voie consisterait, au contraire, à analyser ces mêmes faits, et ce psychologisme de la violence lui-même, comme une production de subjectivité de guerre, qui pourrait être perceptible notamment à partir de certains artefacts, certaines figures victimaires et victimisantes, celles des séries X ou des personnalités multiples, par exemple. C'est cette voie que nous indiquent les travaux de Véronique Nahoum-Grappe sur la Bosnie et sur l'Algérie, quand elle montre les mécanismes de production de la haine ou de la cruauté, de leurs représentations et récits, comme constructions largement irréelles et déréalisantes, nécessaires à la guerre d'épuration ethnique ou anti-islamique. C'est précisément parce qu'il n'existait pas de haine ordinaire, de « haine tragique de voisinage » entre Serbes et Bosniaques qu'il fallait produire des images victimaires et des pratiques victimisantes. Gratuite, la violence sexuelle des miliciens serbes le fut (l'est encore ?) à certains égards comme surplus à la violence directement utile, mais cette « gratuité » même est la condition de la mobilisation des acteurs, de leur adhésion à la guerre. Elle est donc un instrument, et à ce titre n'a rien de « pulsionnel », mais, selon l'auteure, est plutôt une « victoire de la raison ». La haine fabriquée de ces acteurs est ce qui permet de « faire rentrer les catégories de la propagande, grossièrement fausses, dans la réalité historique ». Son exagération n'est que le produit de sa fausseté, l'instrument de sa démonstration malgré sa fausseté. Elle permet de vaincre les résistances de la société serbe à la guerre, mais aussi de noyer la réalité dans un brouillard de sang : « tous des barbares ». Autre brouillard sanglant, celui de la guerre civile algérienne, où l'emphase, là encore, de la cruauté des massacres attribués à des groupes islamistes est l'instrument d'un gouvernement de guerre, anti-démocratique, anti-féministe et anti-social, qui sera pourtant jugé respectable au regard de ces images monstrueuses qui arrêtent tout questionnement, toute enquête.
Ce second cas peut sembler plus troublant, dans la mesure où nous sommes, de ce coté-ci de la méditerranée, engagés nous-même dans cette imagerie de l'ennemi islamiste. Mais justement parce qu'il nous est proche, il nous invite à un arrêt sur images, sur notre imaginaire de guerre à nous, individus intègres et « pacifiés » de la fin de l'histoire. C'est à un arrêt semblable qu'il faudrait aujourd'hui procéder sur nos images de l'ennemi intime, de ce violent pathologique qu'incarnent si bien les miliciens ou assassins d'enfants, des héros cruels des séries X, mais qui est aussi l'horizon criminel d'une zone de périls croissants, sur un front psycho-social présenté comme chaotique. Ce climat de mobilisation, d'urgence, qui fait dire à certains acteurs ou experts qu'en effet nous sommes « en guerre », ou même « en guerre pour nos enfants », quand des voitures flambent à Toulouse ou à Strasbourg., comment le comprendre ? Si ces images nous semblent souvent fausses, ceci n'indique-t-il pas qu'elles sont en passe de devenir réelles ? Qu'il faudra pousser le spectacle plus loin, au-delà de « Human Bomb » ou de Florence Rey, au-delà de Dutroux, au-delà de « la haine », pour faire entrer dans la réalité ces figures de victimes et de bourreaux qui fascinent les « sauvageons du virtuel », et sans doute plus encore nous-mêmes ? Autrement dit : quel est le régime du récit et de l'image de la misère et de la haine, de la victimisation et de la perversion, de la « casse subjective », rapportés du front social ? Produira-t-il pacification ou guerre nouvelle, réformation générale des mœurs ou intégration et passage à l'acte des images de la « racaille » ?
Une guerre de pacification
Pour soutenir l'hypothèse de la guerre, il faudrait donc la penser au-delà de ces images de l'ennemi, comme guerre de pacification et non comme simple rapport de domination, y compris sous la forme de la « guerre économique ». Non bien sûr que ce niveau de la « domination » n'existe pas, puisqu'il est dramatiquement déterminant en réduisant les 4/5èmes de la population du globe à la misère, nourrissant les désirs de revanche d'un coté, et de l'autre un sentiment de citadelle assiégée par la prolifération biologique du danger. La guerre algérienne est aussi cela. Mais si la domination implique la lutte, l'hypothèse de la guerre ne tient ici que sur un fond de défense de la société, civile et de droit, contre les périls de l'anomie, voire de la domination elle même : islamistes, drogués, pédophiles, terroristes, mafieux, « sauvageons du virtuel », despotes orientaux… Si la guerre peut ici faire concept, pour désigner une tonalité affective contemporaine, ce sera à la condition de la penser, non comme un simple rapport de force, mais au contraire comme guerre juridique et humanitaire de défense civile.
Ce concept de la guerre de pacification, unissant éthique et violence, ne nous est à vrai dire nullement étranger. Michel Foucault, travaillant en 1976, dans un cours intitulé « il faut défendre la société », sur la place de la guerre dans le discours historiographique et de la philosophie politique, nous parle du passage entre deux formes de pensée de la guerre . Celle de Hobbes lui attribue « un rôle constitutif de l'histoire », mais celles d'un certain nombres d'historiens contemporains de la révolution française (qu'ils lui soient ou non favorables), vont la considérer « non plus comme condition d'existence de la société et des rapports politiques, mais comme condition de sa survie dans ses rapports politiques ». Cette transformation est liée à celle de l'idée de nation, qui va se déplacer de la loi et du contrat au « fonctions » (commerce etc) et « appareils » (administrations, etc) qui sont vues par Seyes non comme un effet ou un but de la nation, mais comme sa condition d'existence. Foucault montre comment apparaît, à ce moment-là, l'idée d'une guerre interne comme défense de la société contre les dangers qui naissent dans son propre corps et de son propre corps. Il résume cette évolution en disant : « c'est, si vous voulez, le grand renversement de l'historique au biologique, du constituant au médical dans la pensée de la guerre sociale ».
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Dès lors l'enjeu de la guerre ne sera plus le rapport de force mais l'accès à l'universel, à l'État comme forme des relations sociales. Si le Tiers État gagne, ce n'est pas effet d'une bataille, mais parce qu'il produit la richesse, et en même temps que ces richesses une administration, une morale, une manière de vivre. C'est par sa capacité à « faire disparaître toutes les inégalités violentes et illégitimes » selon les mots d'Augustin Thierry. Si les peuples sans États perdent les guerres, c'est faute d'un accès suffisant à l'universel, expliquera ensuite Hegel. L'adage pourrait s'appliquer ici à différents « perdants ». Le droit de tuer — quand il est maintenu par la peine de mort ou la guerre, ou encore par un rejet plus discret dans la mort sociale — est associé à la dangerosité pour la société de ceux qui compromettent cette richesse, cette administration, cette morale, de ceux qui mettent en péril la santé et la civilité, du fait de leur archaïsme pulsionnel, de leurs rapports de domination, de prostitution, leurs liens troubles, leur tribalité, leur irrationalité violente. La guerre devient guerre du droit, et se poursuit par « d'autres moyens », elle devient une lutte civile. S'il y a aujourd'hui des « perdants » de la guerre sociale, et si les « gagnants » les pénalisent, ce n'est pas seulement effet de domination, c'est effet d'un partage, d'une incapacité des perdants à accéder à la « civilité », d'un défaut de socialisation (ou de capacité à y accéder).
Si la guerre économique ou la guerre tout court est aujourd'hui possible, c'est donc à la seule condition de se doubler d'une guerre humanitaire, civile et civilisatrice. C'est à la condition de pouvoir construire une figure de l'ennemi, du danger, et de ce que nous avons à défendre dans cette crise. Et il est particulièrement intéressant qu'à cette question, apparaissent aujourd'hui deux réponses relativement consensuelles : la « citoyenneté » d'une part, et d'autre part « l'enfance ». Le premier de ces mots, répété sur tous les tons depuis une dizaine d'années, sonne étrangement relativement aux « droits de l'homme » eux aussi tant vantés : serait-ce que comme d'habitude, comme l'analysait Arendt il y a quarante ans, ces fameux droits n'appartiendraient vraiment qu'au « citoyen », qualification dont s'excluraient d'eux-mêmes les barbares de l'intérieur ou de l'extérieur, ceux à qui, dit Arendt, on fait vivre une « vie de sauvages » ?
Le second indique un sanctuaire absolu, inviolable, cœur de cible des périls sous les formes du travail des enfants, de la « pédophilie » mais aussi de la « désaffiliation ». L'enfance est en danger face à la « crise d'affiliation », la « déchirure paternelle » devenant métaphore et métonymie de la « fracture sociale ». Les parents des jeunes délinquants sont dans le collimateur quand selon plus de la moitié des maires français, la principale cause de l'insécurité dans leur commune est « le manque d'autorité des parents », donc bien sûr leur manque de « citoyenneté »
Si, dans un effort de compréhension de la violence contemporaine, nous émettons donc aujourd'hui l'hypothèse de la guerre, ce n'est donc pas par emphase métaphorique, pour nous indigner de la seule brutalité des rapports sociaux, bien que celle-ci mérite d'être désignée comme telle, comme le fit notamment Jean Genet. Mais cette brutalité même, pour devenir guerre telle que celle-ci se présente aujourd'hui, implique une tonalité plus secondaire, celle du jugement. Le jugement aussi est brutal, mais d'une autre façon. La brutalité, c'est de trouver sur son bureau, en arrivant au travail, la seule injonction « clean your desk », qui signifie le licenciement. La brutalité est omniprésente dans le rapport social massif, dans le quotidien de la conduite automobile par exemple. Mais dans son individualisation, elle implique un détour plus subtil passant par le regard, organe du jugement, mais excluant le toucher, sens plus libéral. Dans les jeux du regard, jeu discriminant des doubles, le juge-expert médico-social exorcise l'alter menaçant pour mon intégrité citoyenne, et m'autorise la brutalité dans certaines conditions de jugement, sans compromettre, voire pour protéger ma paix affective. Il n'est pas question ici d'« assommer les pauvres », dans ce corps à corps fraternel suggéré paradoxalement par Baudelaire, mais de réformer leurs mœurs par de nouvelles surveillances. Le climat est à l'épuration, à la correction dans tous les sens du terme, et la mise en transparence impliquera aussi mise à distance. À la prohibition du toucher correspond un droit de regard quasi infini dans l'intime d'autrui, voire de parole publique sur son compte ou sur son dos. Étrange bataille où l'absence ou du moins la restriction du contact, bien loin d'accroître le sentiment de sécurité, multipliera les jeux de miroirs inquiétants.
C'est sur ce fond de médicalisation de la guerre sociale que je propose donc d'observer les nouvelles pratiques et discours qui mettent en soupçon certains liens sociaux, certaines philia, certaines tribus ou certaines familles, au nom du danger qu'elles représenteraient et pour l'intégrité individuelle, et pour les grandes fonctionnalités sociales, en un mot pour la vie. Cette nosographie-éthiologie circulaire du mal qui est en train de se produire sous nos yeux, est peut-être en passe de réunir les caractéristiques propres aux grandes idéologies, en proposant à notre époque un grand projet historique : celui de l'élimination des violences dont parlait Augustin Thierry.
Et c'est peut être cela, tout simplement, la fin de l'histoire, cette lutte civile et civilisante contre la violence, la maladie, l'exclusion, la drogue, le fanatisme, la maltraitance, la désymbolisation, autant de figures du péril menaçant les sanctuaires de la citoyenneté et de l'enfance. Une drôle de guerre diffuse, de basse intensité, recyclant dans le regard défensif du jugement divers affects de luttes historiques, via la victimologie. Ici s'échoue en tous cas souvent la militance, peut-être par opportunité professionnelle, le travail de gérer un social traumatique semblant aujourd'hui un grand « gisement d'emplois » notamment féminins, mais aussi peut-être par manque de passions gaies. A la provocation jubilatoire des années utopiques, voire à la cruauté rieuse des années « no future », a succédé l'amertume commémorative et remémorative, et le sombre plaisir de juger ou de réclamer son lot. C'est dans ce mouvement du jugement que le combat devient guerre, et c'est aussi via le dévoiement guerrier de la lutte qu'on ouvre la porte aux inquisitions.
La guerre intime
La guerre contemporaine n'est donc pas seulement guerre d'exploitation, mais aussi guerre contre l'exploitation, guerre contre le mal, guerre de défense d'un sujet sanctuarisé, d'un « dernier des hommes » étranger à toute violence, dont la « pacification » implique la recherche de coupables. Elle n'est pas seulement guerre des existences et des convoitises, mais guerre des droits subjectifs et du jugement qui les distribue. Cette guerre là a besoin de figures cruelles, et de l'horizon de la vie anomique, de la vie « nue », de l'inhumanité impensable de la victime et du bourreau pour produire consensuellement sa guerre pacifique, humanitaire et éducative, qui complète la realpolitik de la guerre économique. C'est dire que cette drôle de guerre, si nous en maintenons l'hypothèse, doit être pensée avant tout comme guerre intime, guerre civile dans divers sens du terme. Pas de guerre possible, pour les nations et classes productrices de la richesse, sans regard louche porté sur la différence de soi-même à l'autre, sans altérisation de l'inquiétante étrangeté, dissociation victimaire ou projection de figures du mal. Quoiqu'en dise Marcel Gauchet, le « je est un autre » sonne étrangement à l'heure de l'épidémie des « personnalités multiples » et de la démonologie qui l'accompagne. La construction du péril comme psychopathologie archaïque ou anomie désirante implique inquisition des familles et des âmes, guerre psychologique en quelque sorte. Les figures du bourreau et de la victime innocente doivent prendre place parmi nous, dans nos banlieues et nos foyers, dans nos lits même, dans les plis les plus cachés des subjectivités. Et à débusquer dans les foyers, les écoles et les rendez-vous la victime et le coupable, s'occupe une sémiologie de plus en plus totalitaire, cherchant ces figures derrière les signes les plus infimes voire contradictoires, écrasant la lutte des interprétations sur une véritable « terreur du signe ».
La Terreur révolutionnaire, dit Mona Ozouf, ne veut pas « la conformité du comportement mais l'assentiment intime », son législateur doit être capable « de s'assurer de la vie tout entière […] des pensées non seulement exprimées mais chuchotées à soi-même ; occupé donc à tenir sous son regard non seulement l'espace de la rue mais celui du foyer, non seulement les salles de classe mais les cours de récréation… à réprimer les paroles comme les actes et les silences comme les paroles ». La Terreur est une émanation de la vertu, qui nourrit le projet« correctionnaire » dont parle Foucault, comme fusion du châtiment et du soin, punissant l'être plutôt que l'acte, jusqu'à ce que l'acte devienne secondaire, simple conséquence des « structures » de la personnalité ou de la parenté, et qu'on puisse donc juger préventivement. Elle nourrit un projet de rééducation généralisé qui dessine à ses bordures, aux limites de l'« éducabilité », une imputabilité sans liberté, une prédestination coupable. L'euthanasie new look des criminels fous aux États Unis, l'inflation pénale et pénitentiaire, l'extension sans précédent de la logique d'exception des « fléaux sociaux », chapitre guerrier du Code de la santé publique, constituent l'horizon violent de la pacification subjective contemporaine. La véritable passion pour la figure de la victime, par laquelle semble transiter aujourd'hui de façon presqu'obligée la revendication de droit de ceux qui peinent à répondre à l'injonction individualisante, est intégrante de cette subjectivité de guerre intime, celle de l'« agneau carnivore ». Innocence de l'enfant en tant qu'il est éducable et vecteur d'éducation, en tant aussi qu'il mord la main du mauvais parent ou de l'éducateur indigne, à moins que la figure ne se retourne en son contraire absolu : les « libres enfants d'Aubervilliers » chers à Prévert n'ont pas leur place dans la complainte « pédo-humanitaire », comme l'appelait récemment Gilles Chatelet.« Bandit, voyou, chenapan », l'enfance en danger redevient enfance dangereuse, pour laquelle il faudra construire, nous dit un ministre républicain, de nouvelles maisons de « correction ». Aux parents de ces graines de crapules, il faudrait pour combattre le mal social suspendre les prestations familiales.
Alors, il faudrait s'occuper de la famille, à l'encontre d'une tradition « ultra-libertaire » de la gauche française ? A en croire Irène Théry : « C'est des travailleurs sociaux, des médecins de quartier des enseignants de collèges, bref de tous ceux qui sont en première ligne dans les quartiers difficiles, que sont venus, depuis quelques années, les signaux d'alerte : si l'on continue à se taire et à laisser aller, ce sont les plus démunis, avec leurs familles destructurées, leurs repères évanescents, qui paieront le plus cher les silences dont s'accompagne la recomposition de l'ordre normatif privé ».
S'il est vrai que cette voix monte du front social, vrai aussi que le prix est élevé pour ceux dont la familialité est aujourd'hui suspecte sous le regard de ces mêmes travailleurs sociaux, ce constat nous dispensera-il d'en interroger les causes ? Encore une fois, d'où nous vient cet état de crise, ce climat de mobilisation sur le front du privé ? De l'« ultra-libertarisme » des féministes ou des avocats des droits de l'enfant, ou du tournant vertueux de certains de ces acteurs, conjugué à un ultralibéralisme impliquant la privatisation de la responsabilité sociale ? Car n'est-ce pas là que s'enracine aussi le nouveau familialisme, dans la dépendance familiale croissante notamment des jeunes sans emploi, dans le désir, que le PACS symbolise, de s'entourer d'un réseau de solidarité pour survivre ? Recours des chômeurs et des RMIstes, « espace de solidarité naturelle » selon Georgina Dufoix , la famille est en même temps suspecte d'anomie, de confusion des places et des genres. Le projet de re-faire de la « vraie famille », de l'invariant anthropologique, là où, comme au XIXème siècle, le prolétariat s'illustrerait par la perte du symbolique, du langage autrement dit, s'intègre à la vision fonctionnaliste de la famille, qui doit produire du citoyen civil, de l'enfant innocent. La fonctionnalité sociale de la famille, productrice d'individus intègres et adaptés à la démocratie marché, est question de formes de vie, et c'est faute de les atteindre que certaines familles sont jugées à la fois « improductives » et « anomiques », passibles de rééducation. En paraphrasant Foucault, on pourrait dire qu'il s'agit de défendre la famille dans sa fonctionnalité politique, et à travers elle la société dans ses formes de subjectivation familiales, œdipiennes notamment. La « désymbolisation », c'est assez évidemment le péril social, mais un péril privatisé, familialisé, psychologisé, pédagogisé. Appelant une mobilisation générale, mais sur des fronts intimes, le front de l'humain et de l'inhumain, de « l'institution du parlant ».
C'est donc faute de « place » leur donnant accès au symbolique, à la civilité, que certains seraient « sans part » dans la nation ? L'idée d'un désordre amoureux et d'une incapacité d'accès au langage de la loi des classes dangereuses (ou « en danger » ?) n'est pas nouvelle, pas plus que celle d'une organisation sociale en termes de « place » à tenir, au travers des « identités » citoyenne, maternelle et paternelle, professionnelle. Ici, la question de la justice disparaît derrière celle du jugement, renvoyant chacun à sa place et à sa part, à sa capacité et son insertion parentale, relationnelle et professionnelle, politique : jusqu'à la caricature du progiciel de gestion sociale « Anis », ou aux kafkaiens diagnostics des psychiatres de La Poste. L'altérisation du sans langage — esclave ou fou, victime ou bourreau —, la « lutte contre la violence », la « désinsertion » et la « désymbolisation », masquent aujourd'hui la question de la« part des sans part », qui constitue pour Rancière la question politique par excellence.
Ceci fait-il une « guerre », faut-il en maintenir l'hypothèse ? Cela fait en tous cas des subjectivités de guerre, et la menace intégriste croit « partout où des individus s'avèrent incapables de répondre à la requête d'être des militants de leur propre intégrité », partout ou se répand la grand-peur intégritaire. D'une intégrité nommée humanité, où les sans part ont nom d'inhumains. Sans que guerre s'en suive, nous compterions parmi nous ces nouveaux barbares ? L'hypothèse de la guerre pourrait bien être sérieuse, mais alors la seule question sérieuse serait de savoir comment échapper à son enrôlement psychologique, pour refaire place à l'événement et au devenir.{/column2}
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