L’épreuve
1 janvier 1996 | Publié dans Droits de l'Homme
Amnesty International :
Première pandémie mortelle depuis la Déclaration universelle des droits de l'homme, le Sida est une épreuve, au-delà des seuls malades et de leurs proches, pour les sociétés et les institutions, et pour les associations de défense des droits humains. "Silence=mort, Vie=action", dit une association de malades. Régulièrement, se déroule un cérémonial poignant, le déploiement d'un grand "kilt" en patchwork où sont brodés les noms des victimes de la maladie, hommage à ceux dont leurs amis portent aujourd'hui le deuil.
De Haiti à Bangkok, le VIH tue, le VIH court dans les populations marginalisées, se répand en suivant de très près la carte des diverses discriminations, de la pauvreté et des déplacements de populations. D'ici à quelques années, des villages, des banlieues, des prisons entières risquent d'être décimées. Ici, on se rassure en isolant ou en concentrant les malades, souvent, on les laisse mourir et propager l'épidémie, dans des populations de toutes façons peu cotées sur le marché des valeurs humaines : des homosexuels, des toxicomanes, des prostituées ou des prisonniers, et surtout aujourd'hui des femmes pauvres. L'indifférence tue, les préjugés aussi. Persuadés de protéger ainsi la santé publique, de nombreux gouvernements tentent de contenir le Sida à leurs frontières ou sur d'hypothétiques lignes de partage intérieures, qui sont autant de marquages supplémentaires pour les malades.
Mais en intimidant les porteurs du VIH, les États ne font que les mettre hors la loi, sans réduire en rien le risque de transmission, bien au contraire. Tel est en effet le défi de cette curieuse épidémie, transmissible mais non contagieuse : la prévention passe par la responsabilité active des porteurs du virus, seul garant de leur comportement intime. Elle ne peut se faire contre eux ni sans eux. Bien loin que santé publique et droits de l'homme s'opposent ici, ils sont au contraire indissociables. Les sociétés, les institutions, ont raison de vouloir se protéger du mal, mais n'y parviendront qu'en rompant le cercle vicieux de la mort et de l'exclusion. Elles n'y parviendront qu'en relevant le défi d'une gestion coopérative de l'épidémie, à laquelle nous invitent dans le monde entier les malades eux-mêmes .
Voilà pourquoi le VIH met les politiques sanitaires à l'épreuve, à l'épreuve des droits. Mais il nous met nous aussi, défenseurs des droits civils et politiques, à l'épreuve du corps. Car l'épidémie risque de courir plus vite que nous, notamment dans les prisons, et de réduire à peu de choses nos efforts pour les droits. A cette vision sans doute trop pessimiste, nous devons aujourd'hui préférer celle que nous propose Daniel Defert, d'une synergie des droits de l'homme et des politiques de santé, et trouver dans l'épidémie une raison de plus de défendre les droits civils et politiques qui sont le meilleur gage de la prévention.
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