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Amnesty entre guerre froide et guerres chaudes

18 juillet 2008  |  Publié dans Droits de l'Homme

Amnesty International

Façonnée par des années de guerre froide, l'organisation mondiale de défense des droits de l'homme a sû corriger ses objectifs et ses stratégies depuis la chute du rideau de fer, et renouer avec l'initiative citoyenne.

Certains avaient fini par considérer Amnesty comme une institution, une sorte d'Onu bis. Une mission très précise et très personnalisée, une organisation très centralisée et très indépendante, une action très maitrisée et équilibrée ont permis à Amnesty de devenir une autorité morale dans un monde divisé en deux blocs, face auxquels il fallait savoir garder ses distances. Pas question à l'époque de parler de son propre pays, et dans les colonnes de la Chronique, on se livrait à un calcul minutieux des pages consacrées à l'Est et à l'Ouest... Mais cette donne a complètement changé en dix ans, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur, c'est la chute de régimes totalitaires, apartidaires ou dictatoriaux, chute à laquelle Amnesty est heureuse d'avoir contribué en soutenant les dissidences de tous cotés. Le pire, ce sont de nouvelles méthodes de répression moins saisissables, une guerre"chaude" courant de foyers en foyers, avec ses déplacements de population, voire ses génocides. Vu d'Amnesty, s'il n'y a pas à regretter la guerre froide, il n'y a pas non plus lieu de se féliciter d'une situation violente et incontrôlable : le monde n'est devenu ni plus beau ni plus laid, mais il est entré dans de profondes modifications, et les défenseurs des droits humains sont confrontés au défi permanent de forger de nouvelles armes.

Au commencement
Au commencement était Sean Mac Bride, un jurite irlandais motivé par plusieurs cas de prisonniers d'opinion. Dans ces années de guerre froide, naissait une organisation centrée sur la défense des individus face aux Etats et qui, bien que principalement occidentale dans sa composition, faisait de l'impartialité et de l'équilibre entre les deux blocs un principe de base. Aucun régime n'était directement condamné, l'action d'Amnesty se bornant à rappeler aux gouvernements des principes du droit international des droits de l'homme, et à réclamer la libération de personnes emprisonnées ou maltraitées contre ces principes.
Amnesty a bougé progressivement, avec le monde, et aussi au fur et à mesure que lui ont été soumis de nouveau problèmes : la psychiatrie punitive, les assassinats politiques, la peine de mort, les "disparitions", l'objection de conscience... Au-delà de l'adoption individuelle de prisonniers, d'autres techniques se sont développées, les actions urgentes, les campagnes par pays ou par thèmes, l'éducation aux droit de l'homme, le travail médical et sur l'éthique professionnelle en général, l'action pour les réfugiés... Tout en restant globalement dans le même schéma. Et puis le changement s'est accéléré. La mondialisation, la chute du rideau de fer, ont ouvert une ère de tempêtes face à laquelle Amnesty s'est parfois trouvée prise de court, comme ce fut le cas face à la guerre du Golfe. Le gros des violations des droits civils et politiques, sans parler des autres droits socio-économiques par exemple, semblait échapper au mandat d'Amnesty, à ses modes d'intervention. Parallèlement, le mouvement prenait une ampleur internationale, tout en baissant un peu dans ses pays d'implantation traditionnelle, tels les pays européens.

Le grand chambardement d'Amnesty
Tout celà fait beaucoup de raisons de changer. Depuis le début des années 1990, Amnesty est entrée en mutation, dans un grand chambardement, risqué mais absolument nécessaire. A Yokohama en 1991, à Boston en 1993, des délégués de tous les pays du monde ont changé la face d'Amnesty, son champ et son style d'action. Il s'agissait, d'abord, de faire face aux nouvelles situations de conflits armés, et dans l'urgence. Amnesty a donc intégré dans son mandat l'exil forcé et les déportations, la détention par des entités non-gouvernementales, l' aide militaire à des entités ou gouvernements violant les droits de l'homme. Dans la même ligne, on étudie actuellement la question de l'enrôlement forcé dans des forces militaires ou para-militaires.

Plus largement, il fallait faire face à des situations extrêmement floues et mouvantes, dans lesquelles des entités floues exercent des modes de répression diffuses, dans lesquelles les prisonniers d'un jour sont les violateurs de demain : comment tenir compte des harcèlements et menaces auquels sont soumis non pas même des "opposants" au gouvernement, mais des dissidents moraux condamnés à mort par des groupes non- gouvernementaux, tels Salman Rushdie ou Taslima Nasreen? Comment s'adresser à ces persécuteurs non gouvernementaux, protéger ces personnes? Faut-il dans de telles circonstances s'en tenir au dogme "non violent" d'Amnesty, ou admettre que certaines personnes exercent une légitime défense dans de telles circonstances de semi-guerre civile? Faut-il soutenir des prisonniers d'opinion qui prêchent la haine contre des groupes ethniques, contre les femmes ou les minorités? Comment faire cesser, non pas un emprisonnement, mais des actes tels que les destructions de maisons, les privations d'emploi, l'interdiction de circulation aux frontières? Ces nombreuses questions ne cessent d'élargir progressivement l'intervention d'Amnesty.

Comment encore faire face aux changements de régimes, c'est à dire aux jugements des anciens violateurs des droits de l'homme et à l'établissement de nouvelles législations ? Amnesty, de fait, a contribué ces dernières années au débat sur l'impunité, et s'est impliquée concrètement pour aider à l'établissement d'états respectueux des droits de l'homme, notamment dans l'ancienne zone d'influence soviétique. Certains groupes, aujourd'hui, consacrent beaucoup de temps à ce type d'action préventive.
Dans le cadre de cette mutation, une ouverture réclamée par certains depuis longtemps est en train de se faire sur toute une série de "marquages" corporels des individus et de leurs modes de vie, "traditionnels" ou nouveaux : l'emprisonnement ou les persécutions diverses pour homosexualité, les mutilations sexuelles "rituelles", les discriminations graves à l'encontre des personnes séropositives ...
Il faut rappeler enfin que le travail en faveur des réfugiés est de plus en plus important, et urgent, à l'heure ou les frontières sont souvent fermées tant aux minorités ethniques ou politiques qu'aux séropositifs. Et conclure en disant que le souci de prévenir, dans cette période troublée, est de plus en plus présent.

Des "fourmis" d'Amnesty aux acteurs des droits humains
Cette actualisation du mandat d'Amnesty, partie du concept simple du "prisonnier d'opinion", est passionnante pour tous ceux qui travaillent sur les droits humains. Le souci d'efficacité maximale -difficile dans ces temps complexes- , l'élargissement international du mouvement, et son ouverture à une coopération avec les autres ONG, sont trois autres moteurs du changement, également passionnants. Le renouvellement de perspective implique un large débat, une large initiative pour tous les groupes et tous les pays. Amnesty a fonctionné longtemps sur un modèle très jacobin. Elle est entrée aujourd'hui dans une dynamique d'innovation décentralisée, chaque pays ou groupe étant à inviter à organiser l'action selon ses besoins et possibilités stratégiques locales : actions dans son propre pays, actions ciblées sur des pays "frères", recherches décentralisées sur un thème particulièrement motivant, liens avec d'autres organisations de défense des droits, sont désormais encouragées.

Les militants d'Amnesty deviennent de vrais acteurs, et non plus seulement des "fourmis", comme on l'a dit longtemps, d'un droit international qui est lui aussi dépassé par les bouleversements mondiaux... Cette tendance est d'autant plus intéressante que la coexistence de nationalités de plus en plus nombreuses permet l'élaboration d'une véritable culture mondiale des droits de l'homme. Comme le dit plaisamment Jacqueline Follana, (déléguée de la France à ) : "On était habitués à un style BCBG, on côtoie maintenant des hommes et des femmes du sud très radicales, et on apprend à discuter.."

Additionner plutôt qu'exclure
Curieusement, ces personnes d'origines culturelles différentes, de religions, de races, d'opinions politiques diverses, ne se neutralisent pas mutuellement, mais s'encouragent : la création de sections du Sud n'a pas empêché, par exemple, les Néerlandais ou les Américains d'avancer sur les répressions propres à leurs pays -actes médicaux mutilants, traitement des malades mentaux, discriminations contre les homosexuels ou les séro-positifs, violences policières contre les pauvres et les étrangers-, ni les Algériens ou les Pakistanais, les Bosniaques, de faire évoluer Amnesty face aux nouveaux foyers de violence qui inquiétent le monde entier. A Amnesty, on additionne plutôt qu'on ne soustrait, chacun face à sa propre situation culturelle et à celle des autres, unis par une même volonté de réagir face à de nouvelles violations, qu'elle se réclament ou non de la tradition, de la race ou de la religion.

Une citoyenneté cosmopolitique se construit contre les logiques de guerre et de violence, dans cette mutation internationale d'Amnesty. A l'heure on l'on se demande souvent ce qui mène aujourd'hui le monde, c'est une bonne nouvelle.

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A Propos Valérie Marange

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