Image d'entête aléatoire chez Valérie Marange

L’éthique incarcérée

18 juillet 2008  |  Publié dans Droits de l'Homme

Article pour Amnesty International

Mieux vaut être libre et en bonne santé que prisonnier et malade, et mieux vaut être spécialiste dans les beaux quartiers que médecin dans un pénitencier ... Ces truismes, on l'admettra, ne sauraient guider l'éthique médicale. C'est souvent la générosité qui amène les intervenants médicaux "en prison". Mais c'est là que comme nulle part ailleurs, leur éthique est mise en danger : parce que la prison n'est pas précisément une cure de santé, on s'en doute; parce que la médecine pénitentiaire est pauvre; parce qu'enfin la violence individuelle et institutionnelle est partout présente dans l'univers carcéral, et le médecin souvent contraint de la gérer. Dans les situations extrêmes comme dans des situations plus banales, rien ne permet donc de contourner ces quelques questions, parmi, d'autres :
- Doit-on, peut-on soigner comme les autres ceux que la justice a puni par une peine de privation de liberté, qui est aussi, du même coup, une perte de l'intégrité et de l'autonomie corporelle ? Le médecin peut-il, doit-il, considérer comme un patient ordinaire, protégé par le secret médical, en droit de bénéficier de soins égaux à ceux de l'"extérieur" et comme à l'extérieur en droit de les refuser ? Doit-il, et comment le peut-il, se tenir fermement sur le commandement préalable d'Hippocrate : "d'abord ne pas nuire" ? S'il ne s'y tient pas absolument, comment fera-t-il la différence, le partage, entre la punition médicalement tolérable, et celle qui cesse de l'être, entre la misère ordinaire de la médecine carcérale, et la non-assistance à personne en danger ?

La recherche sur les situations extrêmes -torture, peine de mort, chatiments corporels, isolement sensoriel complet- a amené les médecins d'Amnesty International à s'interesser à l'éthique des professionnels de santé dans des situations dont ils peuvent contribuer à éviter les dérapages, sans en avoir toujours les moyens, ni une claire conscience. Ni noirs ni blancs, ceux qui soignent des gens privés de liberté sont d'emblée dans une zone grise : le contrat de soins est inégal, le corps du malade vaut ici moins cher qu'ailleurs, puisqu'on a affaire à un homme qui a fauté. Dans ses formes les plus "civilisées", la punition passe tout de même par le corps, dont le prisonnier ne dispose pas librement. Le médecin non plus, qui peut voir ses prescriptions englobées dans des dispositifs de maintien de l'ordre, l'injection de tranquilisant venant à l'appui d'une contrainte, par exemple, et en passe presque toujours par un abaissement de ses normes de santé, de nutrition et d'hygiène, devenant parfois trop tolérant à une certaine dégradation physique, jugée ici normale.

De là à confondre punition et traitement, déchéance du corps et rachat du prisonnier fautif... car la médecine est impliquée dans la gestion même de la prison dès ses origines comme l'a montré Michel Foucault : l'isolement cellulaire, au XVIIIème siècle, fut considéré par bien des médecins et philanthropes comme le creuset d'une amélioration de la personnalité du délinquant. En amoindrissant le corps du détenu, dit Foucault, on entend réformer son âme...Est-ce la raison pour laquelle, aujourd'hui, si peu de médecins protestent quand on associe leur caution à un traitement dont d'autres études médicales, pourtant, ont largement montré le caractère pathogène ? Collaborer aux processus punitifs peut être affaire de conviction -protéger la société de ses éléments dangereux, et veiller à ce que leur traitement ne soit pas trop mauvais-, mais après presque trois siècles d'expérience de la prison, il est bien difficile aujourd'hui de croire qu'on contribue à améliorer le détenu.

Avec le retour des épidémies, qui frappent particulièrement la population carcérale -Sida mais aussi tuberculose-, avec des décès parfois suivis de procès où des médecins de prison font figures d'accusés, avec enfin une mobilisation sociale croissance autour de ces thèmes, les débats d'éthique médicale commencent à pénétrer les murs clos de ces lieux d'enfermement. Il y a un an, les infirmières des prisons de Lyon ont observé 10 jours de grève, et l'un de leurs syndicats déclarait : "Seul compte, pour l'administration que les fioles (de sédatifs NDLR) soient administrées et que le travail administratif soit effectué. Les soins ne sont plus une priorité." Le sort des toxicomanes emprisonnés (à Fleury-Mérogis, plus de 80% des femmes détenus le sont pour infraction à la législation sur les stupéfiants), aujourd'hui des sidéens, suscitent des réactions dans l'entourage des détenus, mais aussi chez les juges d'application des peines ou les soignants.
Les médecins que préoccupent les droits de l'homme ne sauraient donc tenir dans l'ombre un secteur de leur pratique particulièrement révélateur de problèmes éthiques généraux, que nous pourrions résumer avec le Dr Daniel Gonin, ancien médecin des prisons et auteur d'une somme sur ces questions, par la question : à qui appartient le corps, celui de l'homme "libre" comme de l'homme emprisonné ? Et dans des situations de privation de liberté, où se situe le médecin : du coté d'un pouvoir sacral, qui marque le condamné dans sa chair, entend le protéger de lui-même quand il fait par exemple la grève de la faim, ou du coté du sujet, lui apportant le secours d'une sorte d'"habeas corpus" , d'une réappropriation de lui-même?

- Voir notamment : Paoli, Marcel, Considérations sur le rôle possible de l'isolement sensoriel en psychopathologie, Thèse pour le doctorat en médecine, Bordeaux, 1963, n° 154. Et : Shallice, T, "L'usage de la privation des sensations dans les interrogatoires approfondis", in Amnesty International, Conférence pour l'abolition de la torture, 10/11 décembre 1973, UNESCO, Paris.
- A lire absolument : Gonin, Daniel, La santé incarcérée, Médecine et conditions de vie en détention, L'Archipel, 1991. Ce livre est notamment l'espression d'une étude épidémiologique réalisée dans les prisons lyonnaises, sous la direction de Pierre Barlet.

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A Propos Valérie Marange

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