Enfermés dehors
1 février 2008 | Publié dans Le Lieu de l'Autre, Le Pré
Présentation du cycle "enfermés dehors"
Durant les nombreuses années que je passais à Amnesty International, je ne cessai de m'interroger sur le désir, notre désir, qui produisait la formidable résistance de l'emprisonnement au constat récurrent de sa
contre productivité. Et sur la multiplication des dispositifs que Foucault nomma les "disciplines" et sa diffusion dans des surveillances plus subtiles, à l'air libre, qui tendent à maintenir chacun de nous dans des "emplacements" déterminés, des identités closes. Des quarteirs, des pays entiers sous surveillance, des individus ayant intégré profondément les contrôles… Banalité de l'enfermement, pourrions-nous dire.
C'est certainement le refus viscéral d'une telle perspective — celle d'une sorte de réclusion généralisée de l'espace — qui m'amena, plus tard, a tenter en plusieurs lieux la création d'autres espaces, "espaces de liberté et de douceur", disait Guattari. dont nous accueillerons l'une des expériences les plus impressionnantes dans notre pays, la clinique de La Borde, et sa compagnie de théâtre.
Une autre de mes préoccupations était, est encore : comment faire partager cette expérience, d'une manière qui la rende sensible, insupportable à tous ?
“La plupart des gens sont enfermés dehors.”— Jean Oury
Ce que ressent toute personne qui a vécu une situation de contrainte et d'isolement, ce qui l'amène souvent à la transporter avec soi, la reproduire même, c'est l'intransmissibilité d'une telle expérience "la violence n'engendre que la violence" dit Primo Levi, quarante ans après Auschwitz… et peu de temps avant de se suicider. La prison endurcit le plus souvent. Donne en même temps la chance, peut-être, d'un autre regard, faisant des reclus les observateurs les plus lucides de l'aliénation ordinaire ?
On parle aujourd'hui de remplacer les prison par des bacelets électroniques, des obligations de soin, des
mesures de mise à l'épreuve et autres retraits de permis de conduire… En réalité, les prisons ne désemplissent pas pour autant, bien au contraire, s'entourant simplement d'autres murs invisibles, et ne cessant d'agrandir le champ de l'interdit. Que peuvent dans ces débats ceux qui font profession de raconter l'expérience humaine ? Peu de chose, sous doute, si ce n'est en déconstruire l'évidence, comme le fit Foucault en restituant une "histoire" de la prison. Déconstruire aussi l'évidence de l'illégalisme avec le "bandit d'honneur" comme figure de l'imaginaire collectif; dont le conte de Gogol mis en scène par Vincent Lacoste nous raepellera la vivacité. Rappeler enfin ce que disent souvent ceux qui l'on vécut dans leur chair, que la prison est d'abord dans nos têtes, que la liberté est une conquête, un chemin plein de pièges, dont l'errance n'est sans doute pas le moindre.

