Image d'entête aléatoire chez Valérie Marange

Le courage de pensée

1 mars 2008  |  Publié dans Non classé

Inter Actesif n°20 - Printemps 2008

Les images nous regardent, les mots nous lisent. Ils nous engagent dans des expériences de pensée qui nous transforment. Nous lisons, nous écrivons, nous regardons ou faisons des films pour nous changer nous-mêmes, pour nous déprendre de la pensée silencieuse qui nous agit, pour rendre moins évidents nos gestes trop évidents. Les écrits ni les images ne nous intéressent, s’ils ne produisent quelque effet de vérité, de dévoilement, de chocs dans notre pensée, d’affranchissement de notre pensée. Nous ne lisons pas et n’allons pas au théâtre pour nous n’allons pas au théâtre pour nous cultiver, disons-le franchement. Nous y allons pour nous mettre à l’épreuve et commencer à sentir autrement que nous ne sentons. Nous y allons dans l’espoir d’une expérience modificatrice de notre propre expérience, nous y allons dans l’espoir de grandir et d’avoir un avenir, en tant qu’individus mais aussi en tant qu’espèce... Non pas de nous civiliser davantage, mais de devenir plus vrais et plus vivants.

L’engagement d’une œuvre, autrement dit, consiste dans ce qu’elle ouvre pour son créateur comme son récepteur d’épreuve de vérité, de pensée sensible. Dans ce qu’elle engage, précisément, qui ne laisse pas l’être égal à lui-même. Mais le déplace. Ne fait pas que l’impliquer comme citoyen - dans ce sens l’œuvre « militante » manque souvent son but, mais le concerne comme sujet. Ne lui dit pas quelque chose, mais l’amène à se dire quelque chose. Or, à cette activité, cette puissance de déplacement du geste artistique, nous voyons bien qu’elle rencontre de sérieux obstacles aujourd’hui, qui tiennent à un certain état de la subjectivité contemporaine – profondément désimpliquée, désenchantée, oublieuse, inattentive à l’état du monde et plus encore à son futur. Or cette crise du sensible, qui enferme chacun dans un intime clos ou une communication forcée, est en même temps une crise de la culture. Dont la question n’est même plus de savoir si elle est d’élite ou populaire, mais de savoir si elle joue ce rôle d’éveilleur de la pensée ou si ses propositions envahissantes constituent autant d’écrans pare-excitation entre un certain état de la cité et l’engagement possible du sujet dans une forme de souci de soi ou de l’autre. Le développement d’une subjectivité« culturée », pour reprendre les mots récents d’Alain Brossat1 , est celui d’un sujet distancié, incapable de réaction voire de simple perception de l’insupportable. De la même manière, la construction culturelle de la « mémoire » fait écran au souvenir « du futur qu’il y avait dans le passé »2 , au futur antérieur des utopies et des révoltes - de la création comme sentier... Dans ce sens, on peut comprendre la reprise sarkozienne de la « politique de civilisation » ou même de la « démocratie culturelle » (sic) comme une Nième version de la pacification des clas- ses dangereuses, de la neutralisation de la mésentente et du « tort » démocratique. Peut-on agir aujourd’hui des gestes artistiques qui viendraient

“L’acte de résistance, il me semble, a deux faces : il est humain et c’est aussi l’acte de l’art.. Seul l’acte de résistance résiste à la mort, soit sous la forme d’une œuvre d’art, soit sous la forme d’une lutte des hommes.” — Gilles Deleuze

combattre cet état d’infantilisation des sujets contemporains ? Et nous redonneraient à penser une conjonction entre l’art et les luttes humaines ouvrant l’éventualité d’un changement, tant individuel que collectif ? Le mot « engagement » pourrait simplement indiquer, aussi bien dans le rapport de soi à soi que dans celui à l’autre, quelque chose de l’ordre du cou- rage qui concernerait la pensée, son processus sensible et actif. En cela le récent film de Carmen Castillo, Calle Santa Fe, me semble assez exemplaire, non seulement par son objet - qui est justement la question de l’engagement - mais aussi comme expérience dont il est difficile de sortir indemne. Parce qu’elle met à jour notre apathie, en réactivant quelque chose de cet « état amoureux » diffus que tous vivaient dans cette période de soulèvement3 . En même temps, se refuse à une opération de mémoire vaine, de deuil compassé : elle renoncera en cours de film à faire un musée à Miguel Henriquez, récusera les écueils d’une mémoire officielle tant des Miristes que des « revenus » du rêve révolutionnaire, et retrouvera Miguel vivant chez de jeunes militants des colonias de Santiago du Chili. Futur antérieur, mémoire du présent, le film nous entraîne dans des couches sensibles du cerveau activant ici et maintenant le mou- vement subtil d’un devenir.

Deleuze, commentant Malraux, nous a indiqué que deux choses résistent à la mort, ou encore sont des actes de résistance : les luttes des hommes et les œuvres d’art. Contiguïté qui nous indique, en même temps, que les chemins du changement passent par le sensible et la pensée, et pas seulement par une citoyenneté abstraite. Comme le dit Foucault dans les jours qui suivirent l’élection de François Mitterrand : « Il faut s’affranchir de la sacralisation du social comme seule instance du réel et cesser de considérer com- me du vent cette chose essentielle dans la vie humaine et les rapports humains, je veux dire la pensée ». Pour cette raison, l’art le plus engagé n’est pas toujours celui qui semble le plus impliqué dans le social, mais celui qui produit sur le sujet les effets les plus décisifs de vérité...

  1. BROSSAT, Alain, Le grand dégoût culturel, Le Seuil, 2008 []
  2. OURY, Jean, Création et Schizophrénie, Galilié, 1989 : « Il faut se souvenir du futur qu’il y avait dans le passé, le futur antérieur » []
  3. Etat amoureux évoqué aussi par Blanchot au sujet de mai 68. BLANCHOT, Maurice, La communauté inavouable, Editions de Minuit, 1984 []
Imprimer Imprimer
A Propos Valérie Marange

. Souscrire via RSS »